"Brainstorming", "pitch", "disruptif"... "bullshit" ? Le jargon du bureau épinglé dans un dico

Open-space

ON A LU - Dans son "Petit dictionnaire illustré de l’entreprise (pour enfin comprendre quelque chose à votre boulot… ou pas !)", qui vient de paraître aux éditions Diateino, le dessinateur humoristique Fix passe au crible quelques 130 termes entendus au travail. L'occasion de croquer des situations savoureusement absurdes.

Il saisit l’absurde. Se délecte du non-sens. Et moque cet univers professionnel qui ressemble parfois à une scène de théâtre tant chacun y joue un rôle, parfois comique, parfois dramatique. 

Dans le "Petit dictionnaire illustré de l’entreprise (pour enfin comprendre quelque chose à votre boulot… ou pas !)", qui vient de sortir aux éditions Diateino, le dessinateur de presse Fix croque avec délectation le monde professionnel. Et épingle le jargon, les incohérences ou dingueries qui semblent parfois y régner, à coups de définitions caustiques et de dessins diablement humoristiques. En même temps, il sait de quoi il parle : ce diplômé de HEC a travaillé douze ans au sein d’un cabinet de conseil. Il dresse, en creux, une véritable critique du monde du travail. 

Open-space et flex-office

Dans le dico de Flix, l’open-space est un nom d'origine alsacienne ("Hop-Ein-Spätz", élevage en batterie en patois) défini comme un "milieu naturel des employés. Le fait de disposer d’un bureau personnel indique soit que vous êtes parvenu aux hautes sphères de la hiérarchie, soit que votre odeur corporelle a été évoquée en comité "Hygiène, sécurité et conditions de Travail" par vos collègues indisposés". Le flex-office, où le salarié n'a plus de bureau attitré,  est une"version corporate des chaises musicales". 

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Méthode Agile, brainstorming et team-building

Epinglées aussi, les nouvelles façons de travailler, mises à toute les sauces. Ainsi, la fameuse méthode Agile, ce mode de gestion des projets très à la mode, est une "méthode de travail permettant de stresser tout le monde en remplaçant la gestion de projet pépère à l’ancienne par des 'sprints' de deux semaines, des 'scrumbs' et des 'stand-up meetings' où l'on colle des Post-it sur les murs, sans même plus pouvoir se planquer dans son bureau entre deux réunions, vu qu’il n’y a plus de bureau, mais juste un grand plateau 'Agile' partagé avec vos chers collègues, et notamment votre supérieur, qui est assis juste en face de vous". 

Moqué, aussi, le "design thinking", technique qui vise à développer la créativité, vu comme une "technique d’animation pour ateliers créatifs chics et branchés, consistant à coller des Post-it en mangeant des chouquettes". Lynché, encore, le "team-building", cette escapade hors des bureaux censée rapprocher les collaborateurs, qui devient un "ensemble de pratiques coercitives et humiliantes visant à vous rapprocher de vos collègues, et consistant concrètement à transpirer, faire du canoë-kayak, danser, boire et partager une chambre avec Jean-Raoul, votre collègue détesté et malodorant, le tout en short, avec un sourire obligatoire, et sous le regard vigilant de vos supérieurs". 

Disruptif, pitch et rétroplanning

D'autres mots nouveaux sont tournés en dérision, comme "disruptif", "pitch" et "rétroplanning". Et, d'une manière générale, la tendance à l’"anglicisme" furieusement tendance, "tous ces wordings anglais tellement cools, tellement hypes, qu’il faut en placer un maximum dans vos pitchs si vous voulez paraître up to date, et qui, step by step, remplacent les vieux mots français tellement old school." Et c'est ainsi que votre bonne vieille réunion de lancement de projet devient un "kick-off" qui garde, vous ne serez pas perdu, les mêmes fondamentaux : "projets bancals, plannings optimistes et discours creux du directeur".

Tout cela est sans compter de nouveaux intitulés de postes : "Chief officer" devient, avec Fix, un "binôme préfixe-suffixe anglais destiné à flatter l’ego et désormais obligatoire dans le libellé des postes dans les entreprises modernes. Ainsi, on ne dit plus 'Responsable informatique', mais 'Chief information officer'. On ne dit plus 'DAF', mais 'Chief finance officer'. On ne dit plus 'Pédégé', mais 'Chief executive officer'. On ne dit plus 'stagiaire', mais 'Chief photocopieuse officer'."

Arbitrage et stratégie

Tout cela ne serait rien sans les procédures d’entreprise, sur le papier très sérieuses, mais bien plus opaques dans la réalité.  Ainsi, "arbitrage", dans le monde de Fix, est une "procédure de prise de décision par laquelle les instances supérieures de l’entreprise vont trancher définitivement sur votre dossier. Cette décision sera prise lors d’un 'comité d’arbitrage' réunissant des experts aux esprits éclairés, pleinement concentrés, qui auront étudié le dossier à fond, en prenant en compte la stratégie de la société, l’intérêt du client, le bien-être des collaborateurs, le réchauffement climatique et, plus globalement, l’avenir de l’espèce humaine. Il peut aussi arriver que les décisions d’arbitrage soient prises sur un coin de table, aux toilettes ou à la machine à café, par des gens pressés qui n’y connaissent rien, ne savent pas de quoi il s’agit et n’en ont rien à battre, mais  cela reste rare (98,7 % des cas environ)". 

Il est probable, d'ailleurs, que surgisse le "bullshit", une "expression qui désigne assez élégamment tous ces effets de manche jargonnant destinés à noyer la pathétique vacuité des discours professionnels sous un enrobage de mots vagues et chatoyants".

Burn-out et quête de sens

Et si tout va trop loin dans ce monde du travail, vous pourriez bien faire un "burn-out", "ce petit moment de bascule où votre système nerveux vous explose à la figure, écartelé jusqu’à la rupture entre l'absurdité fondamentale de votre travail et l’énergie toujours plus grande que vous lui consacrez, jusqu’à vous y noyer, persuadé que vous êtes indispensable, que si vous ne traitez pas ce dossier, personne ne le fera, que tout va très bien, c’est juste un coup de fatigue, que vous vous reposerez plus tard, qu’il arrive à tout le monde de pleurer au bureau"... 

La solution serait-elle, alors… dans la quête de "sens" ? Ce "mot qui désigne ce petit supplément d’âme qui caractérisait votre boulot au début, il y a un bon moment déjà. C’est cela qui faisait que vous vous leviez avec entrain chaque matin, que vous étiez fier de ce que vous faisiez, et que vous vous épanouissiez. Mais voilà… vous avez dû le perdre, ou le ranger quelque part à un moment… Enfin bref, vous ne le retrouvez plus…" Rire du monde de l'entreprise pour ne pas en pleurer ? Dans le monde de Fix , chacun choisit. 

 > "Petit dictionnaire illustré de l’entreprise (pour enfin comprendre quelque chose à votre boulot… ou pas !", de Fix, aux éditions Diateino. 17, 90 euros. Egalement l'auteur d'"À la recherche du projet perdu", "I.T. Blues" et "Réussir son burn-out", aux éditions Diateino.

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