"C’est une réunion Tupperware ?" : quand la BD décortique et casse le sexisme en entreprise

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ON A LU - Il y a un an, avec "Alors, heureux ?", Antoine Chereau égratignait les excès du bonheur à tout prix et du développement personnel en entreprise. Il publie ce 10 octobre "Sexiste, moi ?", où il s’en prend… au sexisme, largement répandu dans le monde du travail. Nous l'avons interrogé.

"C’est une réunion Tupperware ?", s’esclaffe un homme, en entrant dans une salle de réunion pleine de femmes. "Je suppose que tu ne seras pas à la réunion de 18 h car tu as baby-sitting ?", lance un autre, hilare, à sa collègue féminine. C'est encore cette femme, en réunion, qui crie à quatre hommes, en train de se marrer : "Marre de tous vos clichés sexistes !" Lesquels répondent : "C’est bien les femmes ça ! Toujours en train de râler !" Autant de finesses et délicatesses mis en dessin sous la plume d'Antoine Chereau et de ses personnages un peu siphonnés de la caboche…

Après avoir exploré l'an dernier, avec "Alors, heureux ?", l'injonction au bonheur au travail, le dessinateur s'attaque donc avec "Sexiste, moi ?" (Pixel fever éditions) à un nouveau pan des relations de travail : le sexisme. Tout y passe : l'humour gras, macho, lourdingue ; les résistances qui s’organisent pour lutter contre le sexisme ou encore les dérives ou les absurdités de cette même lutte. Rien n'échappe à son oeil acéré, pourfendeur mais tendre, qui raconte, via ses personnages longilignes et névrosés, tous les petits travers de nos sociétés. 

C'est un sujet qui ne pouvait pas être totalement mis sous le tapis- Antoine Chereau

LCI : Se pencher sur le sexisme, un an après Meetoo, n’est-ce pas un peu... opportuniste ?

Antoine Chereau : Pas du tout ! J’avais commencé à travailler sur ce sujet bien avant. Je l'avais déjà abordé lors de conventions et de séminaires dans les entreprises. Car cela fait longtemps que des femmes me rapportaient des propos qu’elles entendaient ou subissaient dans certaines sociétés. Ces propos m’ont toujours sidéré dans la mesure où, du fait de mon éducation et des milieux assez féminins où je travaille, je ne les avais jamais entendus. Cela ne pouvait pas être mis sous le tapis.

Le sujet du sexisme en entreprise a déjà été largement traité. Qu’apportez-vous de nouveau ?

Le sexisme n’est pas un sujet si simple que cela, en ce qu’il n’est pas réservé qu'aux hommes. Le sexisme entre les femmes existe aussi, quelques planches en traitent. Je voulais également parler du côté "ayatollesque" de certaines personnes, de cet aspect combattant qui n'est pas réservé qu’aux femmes. Certes, c'est sans doute nécessaire. Mais certains points sont délirants. 

On a cette sensation de marcher en permanence sur des œufs. Cela me déplaît- Antoine Chereau

Vous sentez que les rapports se crispent entre hommes et femmes dans l'entreprise ?

C’est cela qui me déplaît souverainement. On a cette sensation particulière de marcher en permanence sur des œufs. Certaines personnes voient le mal là où il n’est pas. A mon sens, c'est contre-productif  et exacerbe les tensions plus que cela ne les apaise.  Alors oui, il y a des choses graves, mais également des choses beaucoup moins graves. Simplement, j'ai le sentiment que nous ne faisons plus la part des choses. On tombe dans des travers comme aux Etats-Unis où un homme ne peut plus travailler avec une femme sans qu’une porte ne soit ouverte, alors que le contenu de leur travail pourrait nécessiter une certaine confidentialité… Cela n’aide pas à recréer cette élémentaire courtoisie et cette considération humaine, nécessaires pour construire une société vivable. La première valeur devrait être le respect.

Dans vos dessins, vous épinglez beaucoup d’exemples d’humour macho. Sont-ce des propos entendus ?

Oui, il y a du terrain, des verbatim. Ces deux hommes qui discutent et l’un qui dit "C'est vraiment une salope, Nadia", et l’autre qui demande : "Toi aussi, elle a refusé de coucher avec toi ?", c’est quelque chose que j’ai entendu. Et encore, j’ai voulu éviter le vulgaire et le grossier ! Mais ce vocabulaire autour des femmes est toujours identique : dès qu’elles ne veulent pas ce qu’un homme veut, ce sont forcément des "salopes" ou des "putes". C'est insupportable. Des tas de mots, qui ont pourtant un sens, sont rentrés dans le langage courant, plus personne n’y fait attention. Et leur sens premier a disparu.  Or ce sont des mots très violents.

En vidéo

Alors, heureux ? Quand l'injonction du bonheur surgit au travail

Vous montrez aussi ce "syndrome de l’imposteur", que vivent beaucoup de femmes au travail...

C’est un trait typiquement féminin : dans le fond, les femmes se demandent toujours si elles sont assez bien, si elles peuvent le faire. Elles se questionnent sur la légitimité de demander une augmentation de salaire, de postuler à un poste. A l’inverse, dans le même temps, la majorité des hommes se sentent toujours absolument légitimes à réclamer quelque chose, même s'ils n’ont pas le bon profil. Que ce soit de l’inné ou de l’acquis, c’est une vraie problématique.

Il y a aussi ces femmes qui, pour réussir ou s’affirmer dans le travail, ont tendance à copier les postures ou manière de faire des hommes !

Oui, c'est comme s’il leur fallait en faire deux fois plus. Plusieurs femmes de pouvoir ont parlé de ce comportement. Si certaines sont sans doute plus aidantes, d’autres sont plutôt  dans le "j’en ai bavé, pourquoi tu n’en baverais pas toi ?".

Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse- Antoine Chereau

Vous évoquez, enfin, cette prise de conscience en entreprise. Sauf que les moyens pour lutter contre le sexisme sont parfois caricaturaux. Quelle serait, pour vous, une vraie manière de lutter contre ce problème ?

Tout n'est pas noir ou blanc. Il faut essayer d'en parler, de sensibiliser sans être uniquement dans l’injonction ou la culpabilisation. Derrière tout cela, figure aussi une question d’éducation. Tout dépend beaucoup de ce qu’on a entendu chez soi. Et lutter contre ce qu'on a appris à la maison est l'une des choses les plus difficiles au monde. Ma solution, c’est vraiment "Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse".  Cette phrase devrait être répétée aux petits enfants tous les soirs. Si l'on partait tous de ce principe, cela limiterait déjà énormément les choses.

Un dessin que vous aimez vraiment bien ? 

C’est difficile, mais… j’étais très content d’ouvrir le livre avec cette fille, qui est dans la lutte absolue contre le sexisme et, qui, en sortant d’un restaurant, dit au portier "cessez ce petit manège avilissant en me tenant la porte chaque fois que je quitte ce lieu". Alors que le type est portier. Pour moi, l’excès est là.  

> "Sexiste, moi ?" d'Antoine Chereau, à paraître jeudi 10 octobre, aux éditions Pixel fever. Tous les détails et commandes sur antoinechereau.fr ou sur la page Facebook du dessinateur

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