"Vu votre... carrure, êtes-vous sûre de pouvoir tenir le rythme ?" : vous nous avez raconté la grossophobie au travail

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TEMOIGNAGES - Il y a quelques jours l’actrice britannique Jameela Jamil a apporté son soutien aux victimes de grossophobie dans le milieu professionnel. On vous a demandé si vous avez subi cette pratique aux conséquences parfois dramatiques et comment vous avez vécu ce moment.

"Ceci n’est qu’un petit exemple de ce qu'est la grossophobie rampante. C’est une norme tellement intégrée qu’elle est presque attendue, et tolérée." Le tweet est de l’actrice britannique Jameela Jamil - révélée par la série The good place - et soutient une internaute, qui racontait sur le réseau social : "Sur les six jours pendant lesquels j'ai travaillé avec mon nouveau manager, j’ai eu droit à des réflexions sur mon poids quatre fois. Alors désormais, je fais appel à ma Jameela Jamil intérieure et je prends de la hauteur, tout en le traitant de branleur derrière son dos." 

La comédienne, qui combat l’obsession de la société pour le poids et l’apparence, nous rappelle, en cette période estivale, que la grossophobie en milieu professionnel reste un vrai problème.

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Frein à l'embauche, regards insistants au bureau

La grossophobie se caractérise par des attitudes ouvertement négatives, discriminatoires, voire agressives à l’égard des personnes de forte corpulence ou socialement perçues comme telles. Un sujet souvent relégué au second plan dans la lutte contre les discriminations, voire décrédibilisé. Mais les conséquences n’en restent pas moins dramatiques pour les personnes concernées. 

Par exemple, comme frein à l'embauche : "Mais mademoiselle vu votre euh... carrure, vous êtes sûre de pouvoir tenir le rythme ? Il faut être en chaussures hautes, debout toute la journée. C’est très physique. C’est dommage parce que vous avez un bon CV." C'est la remarque que s'est prise Elena, jeune étudiante, lors d'un entretien pour un petit boulot dans la restauration. "Aujourd’hui, j'ai un boulot magnifique, dans le domaine de la santé, 10-12 heures debout à m’occuper de patients malades. Et je vais très bien, je suis en pleine forme et je n’ai pas eu de soucis particuliers", raconte-t-elle.  

Catherine, elle, avec un "CV en béton", est en recherche d'un poste d'assistante de direction depuis plus de 10 ans. On ne lui confie que des missions d’intérim. "Beaucoup d’entretiens se passent bien au téléphone et dès que j’arrive dans l’entreprise, avant même d’avoir ouvert la bouche, la déception se lit sur le visage du recruteur… Et dans ce cas-là, une seule envie : partir à toutes jambes", raconte-t-elle. Kathy, elle, postulait pour un emploi d'hôtesse d'accueil : "Le directeur m'a dit que ce n'était pas possible, car "vous comprenez, la standardiste est la première personne qu'on voit en arrivant et elle doit représenter l'image de l'entreprise". Visiblement je ne correspondais pas à l'image."

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Lutte contre les stéréotypes

C'est aussi de multiples humiliations, sous forme de petites phrases vexatoires, de conseils déplacés ou de regards insistants. "Au boulot, lors d’un déplacement, mon chef nous dit, à moi et à un collègue : 'Hé vous deux, pas la peine vous ne passez pas la porte !'", raconte Cyril, qui conclut : "On vit avec…" Quand ce ne sont pas des stéréotypes accolés aux personnes corpulentes, "on nous prend pour des personnes fragiles", abonde Elena. "On croit que l’on mange mal. Qu’il nous faut plus d’espace... J’y ai été confrontée, et je le suis toujours, de la part de la hiérarchie comme de la part des patients. Au point que c’est compliqué de prendre une pause et de déjeuner, de peur d’avoir des regards insistants sur notre plat, qui veulent dire : ce n'est pas un peu trop gras pour toi ? Niveau quantité, ce n’est pas mieux de réduire ? J’ai une pomme pour le dessert si tu veux." 

Stéréotypes violents, d'autant plus qu'infondés. "Nous ne sommes pas forcément gros parce que l’on mange mal ou que l’on ne fait pas de sport", poursuit Elena. Catherine, l’assistante de direction, raconte ainsi : "Le point de départ de cette malheureuse histoire : une prise de poids de 20 kilos due à un traitement médicamenteux suite à l’ablation d’une tumeur au cerveau. Aujourd’hui tout va bien mais les kilos sont toujours là, hélas". Elena détaille : "On peut être gros parce qu’on a un métabolisme plus lent, des problèmes hormonaux, parce nos os sont plus denses, parce que l’on a un traitement qui nous fait prendre du poids, parce que nous avons eu une grossesse... Les raisons sont multiples mais les critiques, les insultes, les regards, les jugements, eux, sont toujours les mêmes." 

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L'humour, la prise de distance comme parade

Le sujet commence à poindre dans la sphère publique. Des associations, comme le G.R.O.S (Groupe de réflexion sur l'obésité et le surpoids) ou Health At Every Size (comprenez "santé pour toutes les tailles") tentent de déconstruire les idées reçues associées à l’alimentation et l’obésité. En 2018, les militantes Doria Marx et Eva Perez-Bello du collectif Gras politique, publient "Gros n’est pas un gros mot, chroniques d’une discrimination ordinaire" (Librio). Surtout, depuis 2001, le critère de l’apparence physique fait partie des motifs de discrimination introduits par la loi n°2001-1066, au même titre que l'âge, le patronyme ou l’orientation sexuelle. Mais ce critère  a encore du mal à trouver sa place. "Rarement invoqué devant les juges ou le Défenseur des droit, ses contours et sa portée sont mal connus", estimait le Défenseur des droits dans un rapport en 2016. "Pourtant, pour les 33% de chômeurs qui déclarent avoir été discriminés à l’embauche, l’apparence physique [dont la corpulence : NDLR] est le deuxième critère cité"

Alors, sur le terrain, chacun a sa façon de faire face. En ignorant. En remettant les gens à leur place. "Les réactions sont propres à chacun et surtout dépendent de comment on s’accepte", analyse Elena. Elle, utilise l'humour. "Du type 'Nan mais madame Bidulle il faudrait déplacer un peu votre déambulateur parce que moi avec mes grosses fesses ça ne passe pas'", raconte-t-elle. "L’auto-dérision est aussi une belle arme. Mais parfois, c’est difficile. Surtout quand c’est insistant." Elle se rappelle ainsi cette collègue, venue lui demander un jour pourquoi elle ne venait pas à vélo au travail, alors qu'elle n'a "que" 6 km à faire. "Elle m'a trouvé tous les arguments du monde, disant que ce serait mieux pour moi. Et je vous avoue qu’à un moment donné on craque. Du coup je me suis énervée - gentiment bien sûr. On peut tout dire dans la vie et j’accepte la critique et les conseils. Mais il faut savoir dire les choses." Ce recul qu'a Elena, c'est aussi au prix d'un long travail. "Aujourd'hui je me sens bien comme je suis. Mais j'ai livré plusieurs longues batailles qui m’ont valu hospitalisation, psy... Maintenant, je laisse les personnes parler et me critiquer si elles ont envie. Elles ne me connaissent pas et ne connaissent pas ma vie et se permettent de me juger."

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