Aznavour, porte-drapeau de la diaspora arménienne : pourquoi la reconnaissance du génocide de 1915 était le combat de sa vie

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ENGAGEMENT - Sa cause à lui avait pour nom Arménie : Charles Aznavour a entretenu toute sa vie des liens étroits avec la terre de ses ancêtres, devenant l'un des plus ardents porte-drapeaux de la diaspora arménienne.

Charles Aznavour (Aznavourian, de son vrai nom) avait beau vivre en Suisse, il ne reconnaissait que deux patries : la France et l'Arménie. Né en 1924 à Paris de parents arméniens exilés à Salonique (Grèce) au moment du génocide de 1915, le "Frank Sinatra français" parlait toujours de l'histoire de sa famille arménienne. Charles Varenagh Aznavourian aurait d'ailleurs dû porter le prénom arménien de Shahnourh. Mais il fut finalement francisé en Charles par la sage-femme, indique une biographie parue en 2006. 


Cet ouvrage révèle aussi les liens d'amitié étroits qui existaient dans les années 30 entre la famille Aznavourian et un autre Arménien d'origine, entré depuis dans l'Histoire de France : Missak Manouchian, chef du groupe FTP  (Francs-tireurs partisans) de "L'affiche rouge", exécuté en février 1944 par les nazis avec 22 autres résistants. Manouchian qui, en 1940, écrit cette phrase prémonitoire à la mère d'Aznavour : "Charles (ndlr : alors adolescent donc) sera l'honneur du peuple arménien, et une gloire pour la France".

Le combat de Charles Aznavour ? Dénoncer l'horreur ce génocide qui a fait plus de 1,5 million de victimes, selon l'Arménie et de nombreux historiens. Cette cause, il en discutait ouvertement en 1975 pour le 60e anniversaire du génocide arménien à travers une chanson marquante : "Ils sont tombés", dont les paroles résonnent encore aujourd'hui ("Tombés sans trop savoir pourquoi/Hommes, femmes et enfants qui ne voulaient que vivre/Avec des gestes lourds comme des hommes ivres/Mutilés, massacrés les yeux ouverts d'effroi/Ils sont tombés en invoquant leur Dieu"). Et la chanson de se terminer par "Je suis de ce peuple qui dort sans sépulture".


C'était également en 1975 que commençait une série de quelques quatre-vingt attentats de l'Armée secrète de libération de l'Arménie (Asala). Au total, 50 morts jusqu'en 1984 -dont un carnage à Orly en 1983. Basé au Liban, ce groupuscule tendance marxiste-léniniste était majoritairement composé d'Arméniens de la diaspora et voulait que l'Etat turc reconnaisse le génocide de 1915. En 1981, l’"Opération Van", une prise d'otages à l'Ambassade de Turquie à Paris, a notamment marqué les esprits. Les quatre auteurs furent arrêtés. Envers et contre tous, Aznavour les a soutenus jusqu'au bout, dispensant un témoignage en leur faveur à travers une lettre lue lors du procès en appel. 

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SEPT A HUIT - La dernière interview de Charles Aznavour

Toute son existence, Charles Aznavour avait toujours tenu à préciser ses positions à l'égard de l'Etat turc et du peuple turc sur le génocide arménien. En 2014, à la déclaration de Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre turc, qui avait présenté les condoléances de la Turquie "aux petits-enfants des Arméniens tués en 1915", le chanteur avait estimé que cela ne devait pas être lu comme "une reconnaissance du génocide, pas plus qu'une présentation d'excuses de la part de la Turquie". Faisant allusion à sa "nature optimiste d'éternel artiste", il disait cependant vouloir croire "en l'installation d'un dialogue entre les deux parties permettant de faire face aux réalités du fait historique". 


Et quelques années plus tôt, en 1998, il s'était déclaré "soulagé" après le vote de l'Assemblée nationale reconnaissant "politiquement" au nom de la France "le génocide arménien de 1915", car "tout peuple a le droit d'écrire son histoire et les Arméniens ont été gommés de la face du monde". 

"Pour toi, Arménie"

Les liens de Charles Aznavour avec l'Arménie n'étaient évidemment pas que politiques, mais aussi affectifs. En 1988, après le tremblement de terre ayant dévasté le nord du pays et coûté la vie à environ 25.000 personnes, il fonde alors le comité "Aznavour pour l'Arménie" pour collecter des fonds. Il se rend ensuite place pour écrire le texte de la chanson humanitaire "Pour toi Arménie", enregistrée début 1989. Réunissant pas moins de 90 artistes, elle sera vendue à plus d'un million d'exemplaires. Un succès ayant contribué à la nomination du chanteur comme ambassadeur permanent en Arménie par l'Unesco. 

Cet amour de Charles Aznavour pour l'Arménie était également réciproque. En 1996, le réalisateur Atom Egoyan veut ainsi faire un film avec lui sur la diaspora arménienne, conçu comme un travail de mémoire. Ce sera Ararat en 2002 et l'oeuvre sera présentée au Festival de Cannes. Un an plus tôt, une place d'Erevan avait été baptisée au nom de Charles Aznavour, avec une statue à son effigie. En 2004, pour ses 80 ans, le chanteur est  même nommé "héros national" du pays par le président Robert Kotcharian. En 2008, son successeur, Serge Sarkissian, lui confère la citoyenneté arménienne. Un passeport diplomatique arménien que Charles Aznavour considérait comme la "juste récompense d'un engagement sans faille" et qui faisait sa fierté.


En 2016, le chanteur, célèbre aussi aux Etats-Unis, reçut une étoile d'honneur à Hollywood, remise par la communauté arménienne de Los Angeles, une des plus importantes au monde : "Ce qui m'amuse beaucoup, c'est que la Turquie a raté quelque chose, ils n'ont pas un seul grand chanteur", avait-il lancé en recevant cette distinction honorifique. "Ce qui prouve que les génocides ne servent à rien, il y a toujours des survivants." 

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