EXCLU - Flavie Flament : "Hamilton, Matzneff et tant d’autres ont trop longtemps été protégés"

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L’affaire Gabriel Matzneff, écrivain accusé de pédocriminalité

ENTRETIEN – Dans "La Consolation", paru en 2016, Flavie Flament révélait avoir été violée par le photographe David Hamilton à l'âge de 13 ans. L'animatrice allait par la suite se voir confier une mission sur la prescription des crimes sexuels sur mineurs. En exclusivité pour LCI, elle accepté de livrer son sentiment sur l’affaire Matzneff et les évolutions possibles de la loi française suite au retentissement du livre de Vanessa Springora, "Le Consentement".

C’était tout juste un an avant l’affaire Weinstein et la naissance du mouvement #MeToo. En octobre 2016, l’auteure et animatrice Flavie Flament révélait avoir été violée par le photographe David Hamilton à l’âge de 13 ans dans "La Consolation", un livre porté à l’écran l’année suivante sur France 3. A la demande de l’ancienne ministre Laurence Rossignol, elle a co-présidé une mission qui a obtenu, dans la loi d’août 2018, l’allongement de la prescription pour les crimes sexuels sur mineurs de 20 à 30 ans. 

Si elle a désormais pris du recul pour se consacrer à sa carrière professionnelle et sa famille – elle est sur RTL chaque jour à 14.30 dans son magazine de société "On est fait pour s’entendre" - elle a accepté pour LCI.fr de commenter le retentissement du livre de Vanessa Springora, "Le Consentement", qui dénonce l’emprise de l’écrivain Gabriel Matzneff. Une affaire qui relance le débat sur l’instauration d’un âge légal du consentement auquel Flavie Flament est favorable.

LCI.fr : Etiez-vous au courant de la démarche de Vanessa Springora avant la publication de son livre, "Le Consentement" ? 

Flavie Flament : Non. Mais je suis au courant de certaines démarches comme la sienne. La libération de la parole et les victimes qui s’emparent de leur histoire est un phénomène justicier qui ne fait que commencer.  J’étais en revanche sensible au cas Matzneff depuis de nombreuses années. J’avais reçu Denise Bombardier en 2014 dans l’une de mes émissions de radio et je lui avais exprimé toute ma reconnaissance et ma gratitude pour sa prise de position sur le plateau d’"Apostrophes". Elle avait été surprise, parce qu’elle venait pour une toute autre actualité. A l’époque, j’écrivais "La Consolation" dans le plus grand secret. Pour moi, Matzneff faisait partie de ceux qui tomberaient un jour ou l’autre. Ça me semblait évident.

Comment pouvait-on regarder "Apostrophes" et entendre Gabriel Matzneff tenir de tels propos sur les mineurs sans être scandalisés et alertés ? Et tout le monde d’en rire sur le plateau ?! - Flavie Flament

Comme David Hamilton, Gabriel Matzneff a longtemps été célébré par les milieux artistiques, médiatiques et même politiques. Faut-il y voir pour vous de la naïveté ou une forme de complicité ? 

Une désastreuse complicité. J’ai été violée par David Hamilton en 1987, à l’âge de 13 ans. A l’époque des stripteases de playmates chez Collaro, des corps objetisés, de la sexualité comme argument marketing. Du temps où la parole de l’enfant était inexistante. Néanmoins, il y avait des gens qui savaient s’en offusquer, à l’instar de Denise Bombardier. L’époque n’est pas une excuse derrière laquelle on peut aujourd’hui s’abriter. Elle devrait même avoir honte. Comment pouvait-on regarder les photos de David Hamilton - où il alignait des corps nus de gamines et les numérotait - et ne pas être choqué ? Comment pouvait-on regarder "Apostrophes" et entendre Gabriel Matzneff tenir de tels propos sur les mineurs sans être scandalisés et alertés ?  Et tout le monde d’en rire sur le plateau ?! Hamilton, Matzneff et tant d’autres ont trop longtemps été protégés, drapés dans leur impunité que leur donnait leur statut prétendument  "artistique". C’est d’autant plus insupportable pour les victimes, qui ont été emmurées dans le silence.

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Que répondez-vous à ceux qui disent que les temps ont changé et qu’ils ne se rendaient pas compte à l’époque ?

Qu’ils auraient dû réaliser l’énormité de leur complicité, qu’ils ne faisaient qu’alimenter le système d’un David Hamilton, le système d’un Gabriel Matzneff, et d’autres pédocriminels moins illustres. Ils avaient tout sous les yeux. Et leurs rires gras et complices de l’époque écorchent aujourd’hui les oreilles des victimes, et d’une société toute entière.

Cette complaisance des médias à l’égard de David Hamilton a-t-elle en partie motivé l’écriture de "La Consolation" ?

Oui. A un moment où j’avais arrêté d’écrire parce que je me disais que je n’allais pas y survivre, j’ai découvert une double page consacrée à David Hamilton dans Paris-Match à l’occasion d’une de ses expositions.  C’était tellement scandaleux. Ce qu’il disait était tellement mensonger. C’était une telle provocation vis-à-vis des victimes. Il expliquait notamment qu’il n’allait pas "chercher" les jeunes filles en France qui n’étaient pas assez innocentes, qu’il leur préférait celles du Nord de l'Europe parce qu’elles avaient un autre rapport au corps, à la nudité… Je me suis dit que je ne pouvais pas m’arrêter là. J’ai alors repris l’écriture et le livre est sorti.

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Dans la première édition de "La Consolation", vous ne nommiez pas David Hamilton. Vous parliez seulement d’un "célèbre photographe". Parce que vous ne pouviez pas ? 

J’ai étudié très longtemps le mode opératoire de David Hamilton. Je voulais comprendre ce qui avait fait qu’un jour, j’avais été violée dans une douche d’angle d’un appartement du Cap d’Agde. On ne m’a pas posé la question lors de sa sortie, mais avec ce livre, je voulais retourner le système contre mon violeur. Moi aussi, j’allais lui tendre une forme de piège pour rendre justice. Inverser les rôles. Sortir de mon statut de victime silencieuse et prendre la défense de la petite fille que j’étais. Plusieurs scénarios s’offraient alors à moi. J’ai décidé de ne pas nommer David Hamilton dans le livre, en sachant pertinemment que je le ferai plus tard.  Je voulais pointer du doigt une autre absurdité de la loi française : les faits étant prescrits, je pouvais me retrouver coupable de diffamation. Et être condamnée. Je voulais donc que les médias me demandent son nom. Et expliquer pourquoi je ne pouvais pas le faire. C’est exactement ce qui est arrivé. Les consciences se sont éclairées. Bien sûr, tout dans le livre permettait de reconnaître David Hamilton. Et je lui avais fait l’affront de mettre en couverture une photo qu’il avait prise de moi le jour du viol. Puis, j’ai dit son nom.

La mort d’un homme est toujours un drame. Celle de David Hamilton n’est pas venue apaiser les souffrances de nos nuits blanches- Flavie Flament

Dans un premier temps, David Hamilton va clamer son innocence…

S’il a mollement clamé son innocence, il ne s’est jamais battu pour la faire reconnaître. Il n’a pas agi. Je n’avais pas d’autre choix : intouchable du point de vue de la loi, je voulais qu’il sorte du bois et m’attaque pour diffamation. J’étais prête à entrer dans une bataille judiciaire car je misais sur le fait que d’autres victimes viendraient à moi. Il se trouve que l’une d’entre elles, Elodie, était dans les délais de prescription. Le plan était donc en train de fonctionner. Mais il ne m’a jamais attaquée. Parce qu’il savait que ça allait se retourner contre lui. Il s’est suicidé trois heures après avoir appris qu’Elodie nous avait rejointes. (David Hamilton a été retrouvé mort le 25 novembre 2016 dans son appartement du quartier Montparnasse la tête recouverte d’un sac plastique. La thèse du suicide est privilégiée – ndlr). Il savait que c’en était terminé pour lui. Qu’il allait, à 83 ans, se retrouver menottes aux poignets et devoir rendre compte de ses crimes. Il a préféré la fuite. Sa mort est un aveu pitoyable. 

Comment avez-vous vécu sa disparition ? 

La mort d’un homme est toujours un drame. Celle d’Hamilton n’est pas venue apaiser les souffrances de nos nuits blanches. Je ne me suis pas sentie responsable de son suicide. Je n’ai fait que lui retourner un miroir. Et il n’a pas été capable de s’y voir. Ni de soutenir le regard de ses victimes dans un prétoire. Ça lui était, je pense, absolument insupportable.

Il faut bien comprendre la difficulté à parler, à dire ce secret, ces mots "j’ai été violée". Personnellement, ça m’a pris des années.- Flavie Flament

Suite à la parution du livre, on vous a confié la co-présidence d’une mission sur la prescription des crimes sexuels sur mineurs. Grâce à son travail, le délai est passé de 20 à 30 ans après la majorité de la victime dans la loi d’août 2018. Est-ce suffisant ?

J’étais personnellement et philosophiquement convaincue par l’imprescriptibilité des faits. Il fallait ensuite convaincre les politiques, les magistrats… et faire vaciller les fondements de la loi française, dont la prescription constitue l’un des piliers. L’allongement du délai de prescription pouvait s’appliquer très rapidement. Dix ans, ce n’est peut-être pas suffisant, mais c’est déjà un grand pas, et c’était applicable rapidement. La libération de la parole chez une victime se situe souvent au-delà de ses 40 ans, quand la vie professionnelle et personnelle est établie. Et puis, il faut bien comprendre la difficulté à parler, à dire ce secret, ces mots "j’ai été violée". Personnellement, ça m’a pris des années. Je l’ai d’abord murmuré. J’ai trouvé des subterfuges, des synonymes. Des expressions. Jusqu’au jour où j’ai été capable de le dire : "j’ai été violée à l’âge de 13 ans par David Hamilton". Je suis satisfaite aujourd’hui de recevoir tous les jours des messages de personnes qui peuvent bénéficier de l’allongement du délai de prescription. La société évolue. Elle est plus à l’écoute, aussi.

L’affaire Matzneff relance le débat sur la mise en place d’un âge légal du consentement, qui serait fixé à 15 ans. Y êtes-vous favorable ? 

Tout à fait. Tout adulte qui aurait une relation sexuelle avec un mineur de moins de 15 ans pourrait être reconnu coupable de viol. Le 25 novembre 2017, lors de son discours à l’Elysée, Emmanuel Macron s’était prononcé en faveur de cette mesure. Cela n’a pas été traduit de façon législative malheureusement. J’y suis toujours favorable, encore plus à la lumière du témoignage de Vanessa Springora. Un enfant de moins de 15 ans qui a des relations sexuelles avec un adulte est en réalité un enfant qu’on abuse.

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