"Je conçois sa rage" : on a lu "Soit dit en passant", l’autobiographie controversée de Woody Allen

"Je conçois sa rage" : on a lu "Soit dit en passant", l’autobiographie controversée de Woody Allen
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EVENEMENT - Les éditions Stock publient ce mercredi "Soit dit en passant", l’autobiographie de Woody Allen. Le cinéaste y accorde une large part aux accusations d’attouchements sexuels de sa fille adoptive Dylan, remontées à la surface à la faveur du mouvement #MeToo. Et livre sa version des faits, accusant son ex-compagne Mia Farrow d'avoir tout fabriqué par vengeance.

Fallait-il éditer les mémoires de Woody Allen ? Outre-Atlantique, plusieurs maisons d’édition ont répondu que non, à commencer par le groupe Hachette qui, après s’y être engagé, renoncera en mars dernier sous la pression de plusieurs de ses employés et des protestations de Ronan Farrow, le fils naturel du cinéaste, et de Dylan, sa fille adoptive qui l’accuse d’attouchements sexuels depuis 1992. Finalement publié outre-Atlantique par un éditeur indépendant durant le confinement, le livre intitulé Soit en dit en passant sort ce mercredi chez Stock… filiale d’Hachette.

On ne pourra en tout cas pas reprocher à Woody Allen de se défiler puisque sur les 534 pages que le livre comporte, l’affaire en occupe près de la moitié, de près ou de loin, le cinéaste aujourd’hui âgé de 84 ans s’employant à en raconter les origines jusqu’à ses conséquences les plus récentes pour sa carrière. Son contenu aurait-il été différent si Dylan n’avait réitéré ses accusations au lendemain de la naissance du mouvement #MeToo ? C’est possible car ces faits, il en a conscience, façonnent aujourd’hui l’image qu’il laissera derrière lui à sa mort. Et il entend livrer pour de bon sa version de l’histoire.

Mia Farrow, la source de tous ses maux

A le lire, Woody Allen n’a jamais eu beaucoup de chance avec les femmes. Marié une première fois à l’âge de 21 ans, il divorce six ans plus tard avant de se remarier avec la comédienne Louise Lasser, une union très libre qui se dégradera en raison des problèmes de santé de la jeune femme. Vacciné contre le mariage, il filera une brève idylle avec Diane Keaton, sa partenaire dans Manhattan. Avant de se mettre en couple en 1979 avec Mia Farrow, qu’on retrouvera à l’affiche de treize de ses films.

C’est elle, la plus jeune fille du réalisateur australien John Farrow et de l’actrice Maureen O'Sullivan, qui serait, à le lire, à l’origine de tous ses malheurs. D’abord épistolaire - l’actrice lui a écrit son admiration pour ses films - leur relation se tisse d'abord en douceur, de soirées mondaines en dîner galants.

"En plus d’être belle, elle se révélait intelligente et talentueuse", se rappelle le cinéaste. "Le fait qu’elle avait trois enfants biologiques et en avait adopté quatre de plus aurait-il dû me mettre la puce à l’oreille ? Je ne crois pas. C’était inhabituel mais ça n’avait rien d’inquiétant. Peut-être une personne plus intuitive que moi y aurait-elle vu quelque chose d’un peu hors norme, mais quand on se trouve face à un visage pareil qui vous regarde à la lumière des chandelles, on a tendance à ne pas chercher la petite bête."

Nous ne nous sommes jamais mariés. Nous n’avons même jamais vécu ensemble. Au cours des treize ans de notre relation, je n’ai jamais dormi une seule fois chez elle à New York (…) Dès la fin de l’année scolaire, elle partait pour le Connecticut avec sa nichée- Woody Allen, à propos de sa relation avec Mia Farrow

Avec Mia Farrow, Woody Allen va tourner quelques uns de ses plus grands films, de Zelig à Alice en passant par La Rose pourpre du Caire et l’ultime Maris et femmes, sorti en 1992, l’année où se noue le drame qui va défrayer la chronique. Si la comédienne suggère très tôt qu’il lui passe la bague au doigt, ce que Woody Allen refuse, leur relation va s’installer dans le temps, mais de manière peu orthodoxe.

"Nous ne nous sommes jamais mariés. Nous n’avons même jamais vécu ensemble. Au cours des treize ans de notre relation, je n’ai jamais dormi une seule fois chez elle à New York (…) Dès la fin de l’année scolaire, elle partait pour le Connecticut avec sa nichée", observe-t-il.

Avec Soon-Yi, une histoire d'amour inattendue

En 1984, Mia Farrow adopte une fille, Dylan, après avoir tenté en vain d’avoir un enfant avec Woody Allen. Elle a pris seule la décision mais il accepte d’en devenir le père. Trois ans plus tard, elle tombe enceinte d’un garçon, Satchel, qui sera rebaptisé Ronan. Dans le livre, le cinéaste affirme qu’ils n’auront plus la moindre intimité après la naissance. Mais qu’ils maintiennent l'apparence d'une relation de couple pour l’éducation des enfants.

Woody Allen décrit également ses relations avec les autres enfants de Mia Farrow. Et notamment Soon-Yi, une orpheline sud-coréenne adoptée par l’actrice lorsqu’elle était en couple avec le chef André Prévin. Le cinéaste dit ne s'être jamais intéressé à elle, jusqu’à l’année 1992. La jeune femme a alors 22 ans et s’apprête à entrer à l’université. Depuis toujours le cinéaste la trouve renfermée et propose qu’elle voit un psy. Mia Farrow, dont il rapporte qu'elle la trouvait "irrémédiablement stupide", suggère qu’il l’emmène voir un match de basket.

Assis dans les gradins du Madison Square Garden, Woody Allen confie à l’étudiante qu’il a l’impression qu’elle ne le porte pas dans son cœur. "Elle m’assure que c’était plutôt que je manquais de cervelle", écrit-il, "que j’étais le toutou de sa mère, et que je traversais en somnambule un conflit aussi facile à remarquer que le nez au milieu de la figure".

Le cinéaste est impressionné par l’aplomb de Soon-Yi. "Je commençai à me rendre compte qu’elle n’était pas la gamine demeurée que Mia m’avait dépeinte, mais au contraire une jeune fille intelligente, pleine d’intuition et de sensibilité. Ce fut le début d’une amitié qui grandirait avec le temps et atteindrait son invraisemblable apogée quand nous prendrions conscience des sentiments forts qui nous unissaient."

Soon-Yi et moi pensions que nous pouvions mener notre petite affaire, la garder secrète, puisqu’elle ne vivait plus sous le toit familial et que moi-même j’habitais seul- Woody Allen

Le premier baiser intervient quelques mois plus tard,  un samedi, en marge du tournage de Maris et femmes. "Je me demandais quand tu allais tenter le coup", lui avoue-t-elle. L’idylle ne restera pas cachée bien longtemps. Une après-midi, alors qu’elle a conduit Ronan chez le psy à New York, Mia Farrow découvre des polaroïds dénudés de Soon-Yi dans l’appartement de Woody Allen.

"Bien sûr je comprends que ce fut pour elle un choc, je conçois son désarroi, sa rage et tout le reste", reconnaît-il. "C’était une réaction justifiée. Soon-Yi et moi pensions que nous pouvions mener notre petite affaire, la garder secrète, puisqu’elle ne vivait plus sous le toit familial et que moi-même j’habitais seul."

"Il est possible que j’ai un instant posé la tête sur les genoux de Dylan"

Woody Allen décrit ensuite ce qu’il présente comme une vengeance en plusieurs actes, Ronan affirmant lui-même à ses frères et sœurs que le cinéaste a violé Soon-Yi. Puis les appels téléphoniques nocturnes et les menaces de représailles. "Il m'a pris ma fille, je vais lui prendre la sienne", aurait ainsi dit Mia Farrow à Letty, la sœur du réalisateur. Et puis arrive ce week-end fatal dans la maison du Connecticut, à l’été 1992, racontée en détails dans le livre.

Le cinéaste est venu passer la journée avec les enfants, en dépit du conflit ouvert qui l’oppose désormais à l’actrice. "Tandis que Mia faisait les courses, après avoir expliqué à tout le monde qu’il fallait me surveiller de près, tous les enfants et leur baby-sitters s’étaient retrouvés à regarder la télévision dans le séjour plein d’invités", se souvient le cinéaste.

 "Il n’y avait pas de siège libre, donc je m’étais assis par terre et il est possible que j’ai un instant posé la tête sur les genoux de Dylan, installée sur le canapé. Rien de répréhensible (…) Alison, une jeune femme nerveuse qui s’occupait des enfants des amis de Mia, rapporta à son employeuse, Casey, qu’à un moment donné j’avais posé la tête sur les genoux de la petite (…) Cette tête sur les genoux se transformerait avec le temps en une agression commise au grenier."

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C’est le lendemain, lors d’un rendez-vous avec la psy de Dylan, destiné à préparer les enfants à la séparation, que Woody Allen apprend qu’il est accusé d’avoir violé la fillette. Le cinéaste revient longuement sur la procédure judiciaire qui va l’opposer à la comédienne et au cours de laquelle plusieurs expertises mettront en doute les faits relatés par la fillette, certaines soupçonnant ouvertement Mia Farrow de l’avoir manipulée pour qu’elle accuse son père. Le cinéaste ne sera jamais poursuivi. Mais il va perdre la garde des enfants, victime selon lui d'un juge qui avait pris fait et cause pour son ex-compagne.

Des années après, et alors que Dylan Farrow maintient régulièrement ses accusations, Woody Allen n’en démord pas : "Cela n’a aucun sens de penser qu’un homme de 57 ans, qui n’a jamais été accusé du moindre geste déplacé de sa vie, alors qu’il se trouve en plein contentieux éminemment public pour obtenir un droit de garde, ait pris sa voiture pour se retrouver dans l’environnement hostile de la maison de campagne d’une femme qui le déteste au plus haut point, entouré de gens qui ont épousé la cause de la plaignante, et que cet homme, qui vit sur un petit nuage parce qu’il vient de rencontrer l’amour de sa vie, une femme qu’il allait épouser et avec laquelle il fonderait une famille, choisisse brusquement ce moment et ce lieu pour se livrer à une agression sexuelle sur sa fille de sept ans qu’il adore."

Pas tendre avec Ronan Farrow

S'il n'exprime que peu de regrets au sujet de sa riche carrière artistique, ni colère envers les acteurs qui l'ont lâché ces dernières années, Woody Allen ne semble pas avoir digéré ce drame familial qui le poursuit. "L’une des choses les plus tristes de ma vie a été d’être privé de ces années où j’aurais pu élever Dylan", regrette Woody Allen. "J’aurais tant aimé lui montrer Manhattan, lui faire découvrir les joies de Paris et de Rome. Encore aujourd’hui, Soon-Yi et moi accueillerions Dylan à bras ouverts si jamais elle voulait vers nous, mais pour l’instant ce n’est qu’un rêve."

Il se montre beaucoup moins tendre en revanche avec Ronan, qu’il accuse d’être intervenu auprès de la direction du magazine Vulture pour édulcorer le portrait fait par Soon-Yi de Mia Farrow, dans un entretien paru en 2018.  "Il a toujours exhorté les femmes à s’exprimer ouvertement, mais quand Soon-Yi a fini par raconter son histoire, il n’a pas aimé ce qu’il entendait. Il ne voit pas d’inconvénient à ce que les femmes disent la vérité du moment que c’est la vérité selon Maman."

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