"Je sentais qui j’avais en face" : Juliette Binoche prend la parole pour la première fois sur l’affaire Harvey Weinstein

"Je sentais qui j’avais en face" : Juliette Binoche prend la parole pour la première fois sur l’affaire Harvey Weinstein

PEOPLE - Comme d’autres personnalités françaises ayant travaillé avec le producteur hollywoodien, l’actrice française avait gardé le silence depuis le début des révélations de l’affaire Weinstein.

Elle a travaillé à plusieurs reprises avec lui. Sous sa tutelle, ses films ont engrangé les succès. Le Patient anglais, en 1997, pour lequel elle a obtenu l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle ; Le Chocolat, lui a valu d’être nommé à l’Oscar de la meilleure actrice, en 2001 ; ou encore Les Amants du Pont neuf, de Léo Carax.

 

Pendant les jours de tempête médiatique qui ont suivi les révélations sur les pratiques sexuelles d’Harvey Weinstein, certains acteurs, producteurs, scénaristes, qui connaissaient le producteur, sont restés silencieux. Juliette Binoche faisait partie de ceux-là. Elle s’exprime pour la première fois dans le Monde, ce lundi. Toute en nuances, en mots pesés, réfléchis, à travers d'une longue interview.

Un homme complexe, "bizarrement attachant"

L’actrice française évoque d’abord l’homme de cinéma. Elle décrit un "être complexe", parfois généreux, parfois menteur, capable de pleurer, "bizarrement attachant". Et parle de son travail, et son côté découvreur de talents. "Au tout début, quand je l’ai connu, il avait créé Miramax avec son frère et distribuait des films européens et étrangers importants aux Etats-Unis", raconte Juliette Binoche. "Il était, à cette époque, le seul distributeur américain que je connaissais qui avait un tel enthousiasme pour le cinéma d’auteur, le seul qui s’en donnait les moyens, car il y croyait."


Mais sur les questions de harcèlement sexuel et de son comportement avec les femmes, elle raconte, après avoir entendu les témoignages sortis dans la presse, avoir été "choquée par les faits les plus graves qui sont rapportés – à savoir que certaines d’entre elles accusent Harvey Weinstein de les avoir violées". Et sur son côté "harceleur" ? En avait-elle entendu parler ? Une "actrice lui en a fait part un jour", répond Juliette Binoche. Mais, "personnellement", elle dit ne pas avoir été harcelée par Harvey Weinstein.

Je pense que j’ai eu assez tôt un sens du dangerJuliette Binoche

L’actrice française n’est pourtant pas une oie blanche. "Je pense que j’ai eu assez tôt un sens du danger face aux circonstances que j’ai pu croiser dès l’enfance ou à mes débuts d’actrice", dit-elle. Des expériences d’agressions ou de harcèlement, elle en a déjà eu. "A 18 ans, un metteur en scène, pour me parler d’un nouveau projet, m’avait invitée à dîner", raconte-t-elle. "A la fin du repas, il m’a sauté dessus pour m’embrasser. Je l’ai repoussé immédiatement." Une autre fois à 21 ans, elle est invitée chez un producteur qui se jette sur elle "sauvagement", et qu’elle repousse. Elle met des limites, n’a pas peur de dire 'non'. "Instinctivement, je souhaitais être respectée dans mes sentiments et dans mon corps", raconte Juliette Binoche au Monde.  


Elle sait faire face, peut-être, aussi, à cause de son histoire personnelle. Elle raconte notamment qu’à l’âge de 7 ans, elle a subi des attouchements sexuels de la part d’un maître. Par la suite, "comme toutes les filles, j’ai fait mes classes, j’ai appris à me détourner, à me rebeller, à m’insurger face à l’impunité masculine". Des blessures, des épreuves, qui lui ont permis de "me structurer rapidement (...)", et savoir analyser la situation, et y répondre. "Mais parfois, malheureusement, tout le monde n’a pas cette repartie, et certaines situations peuvent devenir beaucoup plus destructrices."

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Juliette Binoche, oscarisée en 1997 à cause d'un accident de tournage

J’ai déjeuné avec lui une fois en tête-à-tête dans sa suite, je n’ai pas senti de dangerJuliette Binoche

Dire 'non', ça peut en coûter. Elle a "raté quelques films comme ça", parce qu'elle "n'avait pas répondu aux coups de genou sous la table", parce qu'elle n'avait "pas appelé le numéro de portable qu’on m’avait donné."


Sur le cas Harvey Weinstein, Juliette Binoche n’est pas pour autant naïve. Elle mesure ses qualités, mais elle mesure aussi le bonhomme. "Je savais très bien quelle bête il y avait en lui", dit-elle dans l'interview. "Quand j’ai travaillé avec Harvey Weinstein, je sentais qui j’avais en face. Le genre de type avec lequel je n’irai jamais m’amuser. J’ai déjeuné avec lui une fois en tête-à-tête dans sa suite, je n’ai pas senti de danger, mais je n’ai pas compris pourquoi il tenait à me voir."  Mais elle a su assez vite instaurer une relation de pouvoir avec lui. "Je ne me suis jamais sentie en danger avec lui, car je pense que j’étais déjà armée", dit-elle. "La seule fois où j’ai entendu une insinuation sexuelle verbale de sa part, je ne l’ai pas prise au sérieux, j’ai répondu immédiatement par un revers de balle hors-jeu."

Il faut savoir où on met les piedsJuliette Binoche

Faut-il donc penser que les actrices qui accusent aujourd’hui le producteur ont "manqué de clairvoyance", comme le lui demande le journal ? Elles pensaient qu'un refus impacterait leur carrière... "Chaque situation est différente, ce serait dangereux de généraliser", glisse Juliette Binoche. "Il y a peut-être des actrices qui sont plus influençables et moins préparées aux situations avec les gens de pouvoir. Mais ce genre d’argument ne m’a jamais convaincu, peut-être parce que j’ai appris tôt à être responsable." Elle estime ainsi qu'il faut "éveiller son intelligence à ne pas se faire piéger" : "Face à la corpulence d’Harvey, face à son énergie, sa voix, son débit, face aux mots qu’il utilise, à ses croyances, en s’approchant d’un tel pouvoir, il faut savoir où on met les pieds." Et surtout, ne pas hésiter à se questionner : "Si tu veux faire ce métier, c’est que quelque chose en toi te pousse à le faire, qui va au-delà de toi-même, au-delà du désir de ton besoin de pouvoir. Et c’est là que tu dois te poser la question essentielle : pourquoi suis-je là ? Qu’est-ce que je cherche ? Qu’est-ce que je veux ?"


L'actrice refuse, en tout cas, d'opposer hommes et femmes, de voir les hommes en dominateurs, les femmes en victimes consentantes. "La perception du féminin est une force mystérieuse qui peut faire peur, et qui peut conduire les hommes au désir de la contrôler, de l’objectiver, de s’en emparer", analyse-t-elle. "(...) Le pouvoir n’est pas là où l’on croit. Le féminin et le masculin ne sont pas égaux, ils se complètent. Mais cela va sans dire que les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits."

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Hollywood : le scandale Harvey Weinstein

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