Agnès Varda et Jacques Demy, 30 ans d'amour et de cinéma

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AMANTS ENCHANTÉS - Figures incontournables de la “Nouvelle Vague”, Jacques Demy et Agnès Varda, disparue ce vendredi à l'âge de 90 ans, se sont aimés puis soutenus pendant près de 30 ans. Retour sur cette romance d'amour à mort.

La réalisatrice pionnière de la Nouvelle vague Agnès Varda, figure du cinéma dans le monde et inspiratrice de générations d'artistes, est décédée dans la nuit de jeudi à vendredi à l'âge de 90 ans. Pendant près de trente ans, elle a été la compagne du cinéaste Jacques Demy, soit de 1962 jusqu'à sa mort en 1990. Une romance qui a précisément commencé en 1958 : alors aux balbutiements de sa carrière de réalisatrice, Agnès Varda rencontre Jacques Demy au festival du court métrage de Tours. Elle avait 30 ans, lui 27. Elle montrait Du côté de la côte, et lui Le Bel Indifférent. L'année suivante, ils s'aiment d'amour fou.


Quatre ans après leur rencontre, Agnès et Jacques se marient et, ensemble, de la même façon que Chris Marker ou Alain Resnais, vivent auréolés de la réputation de la Nouvelle Vague. Ils partagent en commun une passion pour les Etats-Unis, où ils s'installent pendant les années 60 : "Quand nous sommes arrivés aux États-Unis, nous avons fréquenté Andy Warhol, Jim Morrison, des petits jeunes qui débutaient comme Spielberg, Lucas, Scorsese et Coppola", se souvenait-elle, nostalgique, en 2014 dans un entretien à La Nouvelle République


En 1972, Agnès donne naissance à leur fils, Mathieu Demy, et Jacques adoptera Rosalie, la fille qu’Agnès Varda avait eu en 1958 avec le metteur en scène Antoine Bourseiller. De retour en France, le couple et ses enfants trouvent refuge sur l'île de Noirmoutier dont Demy, Nantais d'origine, avait fait découvrir les sublimes plages à Varda. 

La lettre d'amour "Jacquot de Nantes"

Au milieu des années 70, Jacques Demy, qui a connu la gloire des comédies enchantées (Les parapluies de Cherbourg en 1964, Les demoiselles de Rochefort en 1967), connaît une petite traversée du désert et le couple passe alors toutes les courbes de l'amour : "En tant que couple, on a partagé cette complicité formidable que l'imaginaire est plus important que le réel, de croire que l'amour est plus beau que cette difficulté, et des difficultés, on en a eues, entre nous et en général." raconte-t-elle en 1998 dans un (formidable) entretien à France Culture. "Ce qu'il y avait entre nous, c'était la croyance en cette solidité de quelque chose entre les gens et qui ne peut pas se raconter aux autres. Le secret d'un couple avec des hauts et des bas mais d'une force extraordinaire, qui l'a aidé, lui, et qui m'a aidée."

La décennie suivante, Demy est fatigué, malade : durant le tournage de Trois places pour le 26, en 1986, il est hospitalisé deux fois. Lors de ses nombreux séjours à l’hôpital, il commence à rédiger des souvenirs d’enfance qu’il communique à son épouse. En mars 1990, ils décident d’en faire un film : Jacquot de Nantes. Le tournage commence, Jacques Demy décède pendant (le 27 octobre 1990) et Agnès Varda le termine sans lui. Elle en fera une lettre d'amour qui se conclut sur la chanson Démons et merveilles adaptée de Jacques Prévert ("Dans tes yeux entr’ouverts ; Deux petites vagues sont restées ; Démons et merveilles ; Vents et marées ; Deux petites vagues pour me noyer").

Prolonger le souvenir artistique

Toujours sur France Culture, Agnès Varda citait la chanson des Feuilles Mortes de Yves Montand pour définir son histoire d'amour avec Jacques Demy ("La vie sépare ceux qui s'aiment ; Tout doucement, sans faire de bruit ; Et la mer efface sur le sable ; Les pas des amants désunis"). Et elle se rappelait du tournage "triste et joyeux en même temps" de Jacquot de Nantes, leur dernière collaboration artistique. "Ce film retraçait ses souvenirs d'enfance", se souvenait-elle. "Quand on aime quelqu'un, ce que l'on n'aura jamais, c'est l'enfance de l'autre. Et en faisant ce film, il me donnait l'occasion de combler ce qui me manquait de lui. Je sais que je lui ai donné un cadeau. Même dans ces derniers jours, on venait lui parler, il était content que quelque chose soit créé pour contrer cette misère qu'est la maladie (...) Bien sûr, j'ai souffert atrocement de son absence mais je me suis toujours rappelée, malgré la maladie et la mort, la chance de vivre à ses côtés et de former un couple avec lui. Il me manque mais je ne suis pas démunie." Soit, comme l'écrit Baudelaire, "Et de longs corbillards, sans tambours ni musique/ Défilent lentement dans mon âme."


Ce n’est qu’en 2008 qu’Agnès Varda révèle au magazine Têtu que Jacques Demy était atteint du sida : "Je dis clairement qu’il est mort du sida et qu’il ne voulait pas en parler. On ne peut pas discuter un tel choix. Il faut replacer ça en 1988-1989. Ce n’est pas aujourd’hui. C’est il y a vingt ans… Il savait qu’il allait mourir." 


Après la mort de son époux, Agnès Varda lui a rendu hommage dans deux documentaires : tout d'abord, dans Les Demoiselles ont eu 25 ans, en 1992, où elle montrait les images du tournage du film Les Demoiselles de Rochefort, tourné en 1966 et révélait des documents montrant Jacques Demy au travail, entouré de ses deux interprètes principales, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve. Trois ans plus tard, elle signait un autre documentaire, avec l'envie de retrouver celui qui la hante tel un fantôme d'amour : L’univers de Jacques Demy, balade chaotique où elle invitait à déambuler dans la vie de celui qui partagea sa vie, pour entrer dans sa tête, comme elle le fit sur Jacquot de Nantes. Pour mieux nous perdre dans un dédale imaginaire qui n'appartenait qu'à eux. 

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