Comment "Le Dernier Tango à Paris" a anéanti son héroïne Maria Schneider

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SOUFFRE - Le réalisateur italien Bernardo Bertolucci, mort lundi à l'âge de 77 ans, était un créateur fécond qui créa un scandale mondial avec "Le Dernier Tango à Paris". Un film qui a anéanti sa comédienne de 19 ans à l'époque, Maria Schneider.

Bernardo Bertolucci est mort le 26 novembre 2018 à 77 ans. Impossible de parler de sa carrière, jalonnée de grands films, sans revenir sur la réputation sulfureuse du Dernier Tango à Paris (1972). Tout simplement parce qu'il s'agit de son plus grand succès au box-office mais aussi et surtout parce que cette passion intense entre une jeune Française avide de tout apprendre et un veuf américain de passage à Paris revenu de tout, reste l'objet de nombreuses polémiques. Encore aujourd'hui.

On voit bien dans cette macération dépressive où se cognaient pulsions de vie et pulsions de mort une star en perdition : Marlon Brando en veuf d’une femme qui vient de se suicider traînant son spleen comme sa sexualité malade dans un Paris mélancoliquement filmé, interprétant ici l'un de ses derniers grand rôles. On y retient un érotisme bizarre, en même temps qu'un cafard immense. Et on ne parle que d'une scène scabreuse où l’on voit Marlon Brando sodomiser Maria Schneider allongée à même le sol, après avoir pioché dans une motte de beurre pour s’en servir de lubrifiant - une séquence ayant provoqué l'interdiction du long métrage en Italie. On a beau être au cinéma, la scène sidère celui qui la regarde comme celle qui l'a subie. On assiste à ce que l'on peut nommer "un viol de cinéma" : si le rapport est simulé, l'actrice, elle, l'a vécu comme une agression sexuelle, qui la marquera à vie.

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C’est Marlon qui en a eu l’idée. Ils me l’ont annoncé juste avant qu’on ne tourne la scène et j’étais furieuse. - Maria Schneider en 2007 dans une interview au Daily Mail

Brando avait 48 ans à l'époque, Bertolucci - qui a imaginé cette idée au petit-déjeuner en tête à tête avec la star - avait 30 ans et l'actrice Maria Schneider, elle, n'en avait que 19 ans. Cette dernière, ouvertement manipulée, en a été traumatisée à vie, pas réellement informée de ce qu'elle allait tourner : "La scène n’était pas dans le scénario original, affirmait-elle dans une interview intitulée "I Felt Rape by Brando" au Daily Mail en 2007. C’est Marlon qui en a eu l’idée. Ils me l’ont annoncé juste avant qu’on ne tourne la scène et j’étais furieuse. J’aurais dû appeler mon agent ou demander à mon avocat de venir sur le plateau, parce que vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à faire quelque chose qui n’est pas dans le script, mais en même temps, je ne savais pas tout ça." 

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La polémique ressurgit avant #MeToo

Le scandale qui avait déjà éclaté dans les années 70 en pleine liberté sexuelle, morale, sociale a retenti encore plus fortement juste avant l'ère Me-Too, après un un article du "Elle" américain daté du 2 décembre 2016. Un article basé sur une interview donnée trois ans plus tôt par Bernardo Bertolucci. On y voyait le réalisateur revenir sur cette scène, sans en exprimer le moindre remords. 

"La séquence du beurre est une idée que j'ai eue avec Marlon le matin même où elle devait être tournée. Je reconnais que ce fut horrible pour Maria parce que je ne lui en ai pas parlé. Parce que je voulais sa réaction de fille, pas celle d'une actrice. Je voulais capter sa réaction de fille humiliée, par exemple lorsqu'elle hurlait 'non, non !'. Et je pense qu'elle nous a haïs moi et Marlon Brando parce que nous ne lui avons rien dit de cette séquence, de ce détail, l'utilisation du beurre comme lubrifiant. Je me sens très coupable de ça." Interrogé sur de possibles regrets, le réalisateur répond alors : "Non, mais je me sens coupable. Pour faire des films, quelquefois, pour obtenir quelque chose, je pense que vous devez être totalement libre. Je ne voulais pas que Maria 'joue' l'humiliation, la rage ; je voulais qu'elle ressente l'humiliation et la rage. Et elle m'a haï toute sa vie pour cela."

Juste après la parution de cette article exhumant cette vidéo, de nombreux acteurs s'en étaient violemment pris au réalisateur : "Pour tous ceux qui adorent ce film, vous regardez une jeune femme de 19 ans en train de se faire violer par un vieil homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié ce viol. Cela me rend malade", avait ainsi tweeté l'actrice Jessica Chastain.

"Je ne regarderais plus jamais ce film, Bertolucci ou Brando c’est la même chose. C’est immonde. Ça me rend vraiment en colère", avait de son côté clamé Chris Evans. 

"Inexcusable. En tant que réalisatrice, je ne peux pas le comprendre. En tant que femme, je suis horrifiée, dégoûtée et révoltée par ça", avait ajouté Ava DuVernay.

L’information se répand comme un virus sur les réseaux sociaux, Bernardo Bertolucci s'était alors insurgé via la diffusion d’un communiqué contre les accusations d’agression sexuelle envers Maria Schneider : "Certains ont pensé et pensent que Maria n'avait pas été informée de la violence subie (dans la scène). Faux ! Maria savait tout parce qu'elle avait lu le scénario où tout était décrit. La seule nouveauté était l'idée du beurre", avait-il écrit. Après le tournage, l'actrice a dû supporter le poids du scandale, le regard des autres, l'absence de reconnaissance. Elle s'est fourvoyée entre cocaïne, héroïne et dégoût de soi. Maria Schneider est morte le 3 février 2011 à 59 ans.

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