Du "Mépris" à "Habemus papam", Michel Piccoli en dix scènes qu'on n'oubliera pas

Du "Mépris" à "Habemus papam", Michel Piccoli en dix scènes qu'on n'oubliera pas
People

HOMMAGE - Géant parmi les géants du cinéma français, acteur volcanique, Michel Piccoli s'est éteint à 94 ans, laissant derrière lui une filmographie hors du commun. Du "Mépris" à "La Grande Bouffe" en passant par "Milou en Mai", retour sur les séquences cultes de dix films inoubliables.

Le discret est parti. Michel Piccoli était l'acteur fétiche de Claude Sautet (ah, cette voiture qui tourne-boule dans "Les choses de la vie"), il a tourné avec les plus grands, d'Alfred Hitchcock (le film d'espionnage "L'étau") à Claude Chabrol ("Les Noces Rouges", grand film d'amour fou à déchirer le coeur), il est mort à l'âge de 94 ans. Retour sur les scènes cultes de dix films marquants, parmi tant d'autres, dans sa filmographie riche de fortes rencontres et de grands noms.

"Le mépris" (Jean-Luc Godard, 1963)

Jean-Luc Godard a donné à Michel Piccoli son premier grand rôle au cinéma dans "Le Mépris", ce drame moderne sur fond de tragédie antique où il joue un petit scénariste chargé de terminer l’écriture d’une adaptation d’Ulysse face à la star Bardot et au mythe Fritz Lang, parcouru par l'indémodable musique de Georges Delerue.

On n'oubliera pas : la mémorable réplique (jamais égalée) de Bardot adressée à Piccoli : "Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?"

Belle de jour (Luis Buñuel, 1967)

Pour l’adaptation cinématographique de son roman publié en 1928, l’écrivain Joseph Kessel ne pouvait pas trouver meilleur cinéaste que Luis Buñuel, maître du surréalisme conscience chez qui l’étrangeté repose parfois aussi sur la banalité, ni meilleure actrice que Catherine Deneuve, actrice "froide comme la vertu" (dixit Buñuel) pour incarner cette bourgeoise transfigurée par l’exercice du vice. Michel Piccoli joue l'ami du couple éperdu d'amour pour Deneuve. Il a par ailleurs tourné avec Buñuel dans d'autres films non moins marquants : "La Mort en ce jardin" (1956), "Le Journal d'une femme de chambre" (1964), "Le Charme discret de la bourgeoisie" (1972) ou encore "Le Fantôme de la liberté" (1974).

On n'oubliera pas : Cette réplique (simple et mystérieuse) que Piccoli lance à Deneuve : "Un jour, Il faudrait que je vous voie..." 

"Les demoiselles de Rochefort" (Jacques Demy, 1967)

Delphine et Solange (François Dorléac et Catherine Deneuve) sont deux jumelles de 25 ans, ravissantes et spirituelles. Delphine, la blonde, donne des leçons de danse et Solange, la rousse, des cours de solfège. Michel Piccoli joue le malheureux en amour, monsieur Simon Dame, merveilleuse solitude, follement amoureux de la mère des jumelles (Danielle Darrieux). 

On n'oubliera pas : la chanson mélancolique de Monsieur Dame et les paroles qui l'accompagnent : 

Elle m'avait appris dans le plus doux moment

Qu'elle attendait de moi l'heureux événement

Qui enorgueillit l'homme et anoblit la femme

Mais elle refusait le nom de Madame Dame

"Les choses de la vie" (Claude Sautet, 1970)

Michel Piccoli campe un architecte d'une quarantaine d'années, victime d'un accident de la route, au volant d'une Alfa Romeo Giulietta Sprint. Éjecté du véhicule qui prend feu, mortellement blessé et dans le coma, au bord de la route, il se remémore son passé récent, notamment les deux femmes qui comptent dans sa vie : son épouse Catherine (Lea Massari) dont il est séparé et avec qui il a eu un fils (Bertrand), et Hélène (Romy Schneider), avec qui sa relation amoureuse est à un tournant.

On n'oubliera pas : Ces roulés-boulés d'une voiture au ralenti qui repasseront plusieurs fois, au cours du film, à mesure que Michel Piccoli se remémore les épisodes de sa vie. Un an après "Les Choses de la vie", Piccoli collabore à nouveau avec Claude Sautet, dans le rôle d’un inspecteur de police ("Max et les ferrailleurs"), puis plus tard face à Montand et Reggiani dans "Vincent, François, Paul et les autres" (1974), où entre autres réjouissances, Piccoli découpe un gigot en gueulant sur Montand.

"La grande bouffe" (Marco Ferreri, 1973)

Marcello, Philippe, Michel et Ugo, quatre amis s’enferment durant tout un week-end dans une vieille demeure avec pour objectif de se suicider par overdose de sexe, d’alcool et de nourriture. 

On n'oubliera pas : "Le Festival a connu sa journée la plus dégradante et la France sa plus sinistre humiliation" entendait-on après la projection de ce film-scandale à Cannes en 1973. "Nous tendions un miroir aux gens et ils n'ont pas aimé se voir dedans. C'est révélateur d'une grande connerie" dira Philippe Noiret à propos des commentaires incendiaires de la presse et du public à la sortie, face à cette immense provocation pleine de sexe, de stupre et de scatologie. Un brûlot rabelaisien qu'il serait impossible à reproduire à l'ère du politiquement correct. La séquence où Piccoli balance de la bouffe sur le corps d'une femme dans le plus simple appareil, assénant "le corps de la femme est une vanité", semble impensable aujourd'hui. 

"Une étrange affaire" (Pierre Granier-Deferre, 1981)

Un jeune publicitaire ambitieux entre dans le jeu de son nouveau patron, qui abuse de son dévouement, et se montre particulièrement intrusif dans sa vie privée...

On n'oubliera pas : On connaissait la prédilection de Piccoli pour les personnages louches et inquiétants (personne n'a oublié le choc du "Trio Infernal", en 1974 où il incarnait un monstre humain aux côtés de Romy Schneider). Dans ce film populaire, grand classique des rediffusions cathodiques, Piccoli trouble profondément son rival, ce personnage de jeune loup arriviste joué par Gérard Lanvin). D'autant que l’affaire racontée n’a en réalité rien d’étrange, c’est sa banalité justement qui la rend glaçante. Ours d’argent berlinois amplement mérité pour l'acteur que l'on retrouvera avec le même plaisir dans le non moins trouble "Péril en la demeure" (Michel Deville, 1985).

"Mauvais sang" (Leos Carax, 1986)

Sous l'accablante chaleur dégagée par la comète de Halley, la population parisienne est frappée par un virus tuant ceux qui font l'amour sans s'aimer. C'est le grand sujet de ce film culte réalisé par Leos Carax où sont révélés Juliette Binoche et Denis Lavant et où se renouvelle, comme un miracle, Michel Piccoli. 

On n'oubliera pas : En grand amoureux de Bowie, le réalisateur Leos Carax a repris le célèbre titre Modern Love pour illustrer une scène démente. Mais on n'oubliera pas non plus le rôle de Piccoli dans un registre inédit de vieux truand désabusé, à la mélancolie infectieuse. 

"Milou en mai" (Louis Malle, 1990)

Mai 1968. Après le décès soudain de sa mère, Milou convoque sa famille. Rivalité et jalousie s’exacerbent sur fond de crise sociale estudiantine, alors que l’enterrement peine à s’organiser…

On n'oubliera pas : Le doux climat hédoniste dans lequel baigne cette fugue agreste où tous les plaisirs de la vie sont bons à prendre. Mais derrière le bonheur de vie se cache une angoisse face à la mort et à l'inertie. Et les sublimes apparitions fantomatiques de la mère de ce grand rêveur et un épicurien de Piccoli, jouée par Paulette Dubost, sont là pour nous le rappeler. 

"La belle noiseuse" (Jacques Rivette, 1991)

Un peintre vieillissant (Piccoli, au-delà des superlatifs) est rongé par un secret qui l'obsède : l'abandon, il y a dix ans, d'un grand tableau qui devait être son chef-d'oeuvre et dont sa femme était le modèle.

On n'oubliera pas : Ce film sur les affres d'un peintre et les mystères de la création artistique reste certes célèbre pour la nudité d'Emmanuelle Béart dans le rôle d'une muse magnétique. Mais le regard que porte Piccoli, la lumière qui s'éteint, le crépuscule, la rouille intime et le poids d'une vie passée recèlent la même intensité.   

"Habemus Papam" (Nanni Moretti, 2011)

Nanni Moretti reprend avec humour la célèbre phrase de Luis Buñuel ("Dieu merci, je suis athée !") pour raconter la crise de foi d’un pape qui démissionne de ses fonctions, et fugue tel un gamin farceur. Le cinéaste italien rend un hommage secret à Piccoli-acteur-homme, pour son jeu et son épaisseur humaine et son regard enfantin d'homme éternellement surpris par la vie, le monde, les gens... L'un de ses derniers grands rôles. 

On n'oubliera pas : Le cri (hilarant) que pousse le nouveau pape Piccoli lorsqu'il s’apprête à faire son premier discours. 

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent