Grande America : une marée noire a-t-elle vraiment été évitée ?

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POLLUTION MARITIME - Le Grande America a coulé par 4600 mètres au fond de l'océan Atlantique le 12 mars dernier. Les navires anti-pollution sont désormais rappelés, la nappe d'hydrocarbures n'étant plus visible. Mais même sans oiseaux mazoutés sur les plages, les dégâts écologiques sont bien réels.

"Une marée noire est une pollution maritime par des hydrocarbures, donc que cette pollution arrive jusqu'à la terre ou pas, on est en état de marée noire", prévient tout de suite Jérôme Pensu, coordinateur "marées noires" pour Sea Shepherd lorsque nous lui demandons quels sont les risques actuels suite au naufrage du Grande America.

Ce cargo italien a coulé par plus de 4600 mètres de fond dans le Golfe de Gascogne, au large des côtes atlantiques françaises, le mardi 12 mars 2019. Il transportait des conteneurs avec 1050 tonnes de matières dangereuses, 2100 véhicules et contenait 2200 tonnes de fioul lourd pour son propre carburant. Jusqu'alors, une cohorte de moyens techniques et humains anti-pollution avait été déployée pour limiter les dégâts sur l’environnement. Mais mardi 2 avril, la Préfecture maritime de l’Atlantique a déclaré qu’un seul navire anti-pollution resterait sur place, sur la dizaine mis à disposition. Les autres bâtiments ont quitté la zone du naufrage et sont rentrés sur la côte. 

La raison ? "En dépit de très bonnes conditions de mer et de visibilité sur le Golfe de Gascogne, cela fait maintenant plusieurs jours que ni les observations satellitaires, ni les vols d’observations, ni même les drones n’ont localisé de pollution significative dans les zones du front avant", annonce-t-elle. Le pire a-t-il donc été évité ?

Quelles zones ont été touchées et ont-elles été nettoyées ?

Les missions anti-pollution se sont concentrées sur deux zones. La première, appelée "front avant", correspond au déploiement de la pollution émise par le Grande America lors de son naufrage. Pour l’instant, plusieurs dizaines de tonnes de fioul lourd sous forme solide et plusieurs centaines de tonnes d’eau polluée par des hydrocarbures ont pu être récupérées, et acheminées au port de la Rochelle pour traitement. "Ce sont des chaluts et des navires équipés de "sweeping arms" - "bras balayeurs" - qui ont pu récolter les polluants en surface et en sub-surface", nous précise Riaz Akhoune, porte-parole de la Préfecture maritime de l’Atlantique.

La seconde zone est celle où la pollution demeure encore visible. Les équipes sur place affirment observer "une irisation de faible intensité" à la surface - signe de la présence d’hydrocarbures - qui arrive à la verticale depuis une fuite dans l'épave. C'est à cet endroit qu'est positionné le dernier navire anti-pollution.

La Préfecture prévient pourtant que "le fait que nous ne localisons plus de zones de pollution sur le front avant depuis plusieurs jours ne signifie pas pour autant qu’elles aient entièrement disparu." Pourquoi alors les navires battent-ils en retraite ? Car la pollution restante n’est plus détectée en surface et ne peut donc plus être traitée par le dispositif de nettoyage actuel.

Quels sont les risques de cette pollution invisible ?

Le ministre de la Transition écologique déclarait mardi 2 avril à l’Assemblée que "la nappe est fortement réduite heureusement", et que si l’on "ne peut pas dire que le risque de pollution à terre a totalement disparu, (...) il sera sans doute réduit à des boulettes, à des petites galettes de fioul dont on ne peut pas encore prédire ni quand ni où elles arriveraient sur nos côtes".

Des propos qui vont à l'encontre des craintes de Lamya Essemlali, la directrice de Sea Shepherd France : "On nous annonce que le gros du problème est écarté parce que les plages françaises sont épargnées, mais la pollution est là", assure-t-elle à LCI. "Hormis la nappe de fioul visible, il y a tous les autres polluants et matières dangereuses de la cargaison qui vont avoir un impact catastrophique dans une zone très riche en biodiversité. Les dégâts sont seulement moins visibles."

L’ONG de protection des océans dénonce "l'optimisme" des autorités "qui se basent sur les répercussions économiques et touristiques" et qui ne prennent pas assez en compte les réelles conséquences écologiques des marées noires. Pour sa directrice, "il faut voir plus grand et prendre davantage en compte l’impact sur la vie marine à long terme." Concrètement, des risques de pollution sur toute la chaîne alimentaire, du phytoplancton jusqu'aux poissons qui atterriront dans nos assiettes.

Un oiseau mazouté à 5% n'a que 5% de chance de survivre. Un oiseau mazouté à 100% a quasiment toutes les chances d'être sauvé- Jérôme Pensu, coordinateur Marées Noires pour Sea Shepherd

Pour Jérôme Pensu, c'est le morcellement de la nappe de fioul qui est particulièrement inquiétant. "On pense que c’est la quantité de pétrole qui détermine l’impact sur la faune, sauf que ce n’est pas du tout lié", explique-t-il. "Lors d’une marée noire, une petite quantité de polluant peut toucher une grande quantité d’oiseaux, et inversement. Cela dépend du lieu du naufrage, de la météo, de la période dans l’année". Une mauvaise nouvelle dans le cas du Grande America, car le Golfe de Gascogne est une zone d’hivernage pour les alcidés, comme les pingouins, guillemots ou macareux.

L’expert en soin des oiseaux mazoutés précise que la survie de ces espèces dans l’Atlantique tient à l’étanchéité de leur plumage. Les hydrocarbures, de par leur consistance très grasse, n’ont besoin que de quelques centimètres cubes pour percer cette étanchéité. L’eau à 14 degrés va alors progressivement mouiller tout l'oiseau, alors que la température corporelle des oiseaux est à 41 degrés. "Un oiseau touché sur seulement 5% de son plumage va passer une dizaine de jours à essayer de reformer une barrière protectrice, sans oser plonger, sans se nourrir. Il va finalement mourir de froid et de faim au large". Il est plus simple de secourir et soigner ces oiseaux lorsqu'ils sont rejetés sur les plages, même entièrement recouverts de mazout.

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Cette pollution invisible risque donc d'être dévastatrice car plus difficile à détecter sur les animaux touchés, qui dépériront au large. Malgré tout, les différentes organisations de protection de l'environnement restent en alerte sur les côtes. Jérôme Pensu, qui travaille avec plusieurs de ces équipes, estime ainsi que "pour peu qu’il y ait un coup de vent, il y aura peut-être une arrivée massive d’oiseaux mazoutés et dans l'état actuel, nous ne sommes pas prêts à les secourir."

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