Après le discours de Greta Thunberg à l'Onu, une pluie de critiques… et d'intox

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À LA LOUPE – L'intervention de Greta Thunberg à l'Onu a entraîné une vague de critiques dans les médias français. Pour s'en prendre à la jeune militante suédoise, tous les arguments sont bons, y compris les plus fallacieux.

On se souvient de l'intervention de Greta Thunberg à Paris, le 23 juillet dernier. Invitée à une réunion parlementaire sur le climat, elle avait interpellé les députés et leur demandait d'agir pour lutter contre le dérèglement climatique. Critiquée à l'époque par certains élus, peu enclins à se faire sermonner par une adolescente de 16 ans, la militante suédoise a poursuivi ses interventions outre-Atlantique, notamment à la tribune de l'ONU.

Dans son discours du 23 septembre, la jeune femme a pris à partie les dirigeants qui l'écoutaient :

Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Les gens souffrent, les gens meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse et tout ce dont vous pouvez parler, c’est de l’argent et du conte de fée d’une croissance économique éternelle. Comment osez-vous ?- Greta Thunberg

Dans la foulée, l'Unicef a indiqué qu'un groupe de 16 jeunes, parmi lesquels Greta Thunberg, ont déposé plainte auprès du Comité des droits de l'enfant des Nations unies, estimant que "l'échec des Etats membres à faire face à la crise climatique constitue une violation des droits de l'enfant". Cette plainte vise notamment l'Argentine, le Brésil, la Turquie mais aussi l'Allemagne et la France.

Dans l'Hexagone, les réactions – parfois violentes –, se sont succédé. Si certains saluent l'engagement de la Suédoise, à l'instar de Yann Arthus Bertrand qui lui souhaite de recevoir le Prix Nobel, la tonalité des commentaires suite à son passage devant l'ONU était beaucoup plus négative. Télérama a listé les critiques adressées à la militante, qualifiée de "louche", "Irrationnelle", "illettrée", "ridicule", "sadique", "fanatisée", voire même "totalitaire". LCI a passé au crible quelques-uns des griefs qui lui sont adressés, des arguments souvent trompeurs ou infondés.

"Elle n'apporte pas de solution concrète"

Assez vindicative, Gretha Thunberg est régulièrement attaquée sur le fait qu'elle enjoint à l'action les décideurs politiques, sans pour autant formuler de mesures à mettre en œuvre. PDG du groupe de luxe LVMH, Bernard Arnault a repris ces derniers jours cet argumentaire. S'il reconnaît à l'adolescente une "très grande sensibilité sur les questions environnementales", il déplore son "catastrophisme absolu", d'autant plus néfaste à ses yeux qu'elle "ne propose rien, sinon de critiquer".

Lorsque l'on écoute les discours de la jeune écologiste, on observe en effet qu'elle ne préconise qu'une chose : écouter les spécialistes et se plonger dans leurs travaux. À l'Assemblée nationale cet été, elle déclarait notamment : "Vous n'avez pas le devoir de nous écouter. Par contre, vous avez le devoir d'écouter les scientifiques. Et c'est tout ce que nous vous demandons : de vous unir derrière les scientifiques".

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Greta Thunberg rappelle souvent qu'elle n'est qu'une enfant. Et préfère donc renvoyer aux études des professionnels dont elle reprend les chiffres et les conclusions. Bioclimatologue, membre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), Nathalie de Noblet-Ducoudré rappelait au Point le sens des travaux qui sont menés par les experts : "Le Giec ne fait pas de recommandations et n'est pas prescriptif. Ce n'est pas son rôle. Notre travail […] est de faire un état des lieux des connaissances à un instant T." Inutile donc d'attendre de spécialistes du climat une liste de mesures livrée clef en main, et qu'il suffirait ensuite de mettre en application.

L'Homme est-il responsable ?

Invitée sur le plateau de CNews, Laurence Trochu a elle aussi affichée ses réserves sur le discours de la jeune activiste. La présidente de Sens Commun, mouvement conservateur affilié aux Républicains, estime que l'on se trouve "dans une forme de religion verte avec ses dogmes anti-humanistes. Ce que ça questionne, c’est la responsabilité de l’Homme, or les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux, il n’y a pas de consensus scientifique."

Pas de consensus ? En matière de réchauffement climatique, les experts font généralement preuve de prudence, mais leurs conclusions sont sans appel, comme le montrait LCI en juillet dernier. Dès 2014, le Giec analysait l'influence des activités humaines et concluait qu'il était "extrêmement probable" qu'elle soit "la cause principale du réchauffement observé".

Ces déclarations ont depuis été confortées par les experts de Météo France (membres du Giec), selon lesquels les gaz à effet de serre produits par l'Homme entraînent "une hausse moyenne des températures de l'ordre de 0,2°C par décennie à l'échelle de la planète". Les plus farouches climato-sceptiques pourront également se rabattre sur les études les plus récentes, publiées en 2018 dans la revue Science. Les experts sont très clairs dans leurs conclusions : "Nous apportons la preuve scientifique qu'un signal causé par les activités humaines a émergé - au-delà des variations naturelles - dans les cycles saisonniers de la température de la troposphère."

Une extinction de masse a-t-elle commencé ?

Si les observateurs qualifient Greta Thunberg de pessimiste, c'est notamment en raison de ses conclusions sévères et de l'alarmisme qui émane de ses prises de parole. Elle pointe notamment du doigt la disparition rapide des espèces, ce qui a exaspéré le directeur adjoint de la rédaction du Point, Jérôme Béglé. "Que madame Thunberg dise qu’une extinction de masse a commencé, c’est faux !", a-t-il clamé, lui-aussi sur CNews, sans avancer plus d'arguments. 

Cette "extinction de masse" n'est pourtant pas une invention de la militante suédoise. Comme souvent, elle s'appuie sur des travaux de recherche, en l'occurrence ici ceux du groupe d'experts de l'ONU sur la biodiversité (IPBES). Son président, Robert Watson, dresse un constat sans équivoque :  "Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier." 

Pour se représenter l'étendue des dégâts et la gravité de la situation, il faut se pencher sur les chiffres avancés par les spécialistes. 75% de l'environnement terrestre a en effet été "gravement altéré" par les activités humaines et 66% de l'environnement marin se révèle également touché. Conséquence directe : près d'un million d'espèces animales et végétales sur les quelque 8 millions estimées sur Terre, sont menacées d'extinction, dont "beaucoup dans les prochaines décennies".

Greta Thunberg ciblerait injustement la France

Dans les rangs du gouvernement, l'action juridique lancée par la Suédoise et une quinzaine d'autres jeunes auprès du Comité des droits de l'enfant des Nations unies passe mal. Les ministres ont ainsi sonné la charge dans les médias. Jean-Michel Blanquer, Brune Poirson se sont exprimés, tout comme Agnès Buzyn, la ministre de la Santé. Elle trouve “fort de café que la France soit attaquée pour son inaction climatique". Notre pays, poursuit-elle, "émet assez peu de CO2 […] Que les plus gros pollueurs ne soient pas attaqués... je me demande ce qu’il y a derrière.” Les gros pollueurs en question sont l'Inde, la Chine, ou les États-Unis, des Etats qui ne sont en effet pas concernés par la plainte du collectif de jeunes.

Greta Thunberg se trompe-t-elle de cible ? En réalité, l'activiste aurait volontiers visé les pays sus-cités si elle en avait eu l'opportunité. Dans les faits, la possibilité de déposer une plainte de cette nature par des enfants est rendue possible par un protocole optionnel de la Convention de l’ONU sur les droits de l’enfant. Pour viser un pays, il faut que celui-ci ait signé et ratifié le texte, ce qu'on jusqu'à présent fait 44 États, dont la France. 

"Les cinq pays visés par la plainte font partie de ces 44, figurent parmi les grands pollueurs de la planète, et sont influents au sein du club des pays riches du G20. Ce qui leur a valu d'être épinglés, plutôt que les Etats-Unis, la Chine ou l'Inde, plus gros émetteurs au monde, qui eux n'ont pas ratifié ce protocole", a confié à LCI le cabinet Hausfeld, qui a établi la plainte avec le soutien de l'Unicef. Et d'ajouter : " De vieux pays industriels comme la France et l'Allemagne sont responsables d'une large part historique des émissions, même si aujourd'hui ils ne sont pas les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre". 

Si dans les médias, les représentants du gouvernement ont fait valoir que la France avait réduit ses émissions de gaz à effet de serre – ce qui est exact –, ils n'ont pas évoqué son empreinte carbone. Cette dernière prend en compte les émissions "importées", liées notamment aux produits qui sont consommés dans l'Hexagone mais confectionnés dans le reste du monde. Ces données élargies montrent que l'empreinte carbone française est restée stable, un constat forcément moins reluisant, comme le fait que les politiques publiques françaises ne lui permettront pas de tenir ses engagements de la COP 21.

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