Consommer 40% d'énergies fossiles en moins d'ici 2030, est-ce réalisable ?

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ÉNERGIE - Après l'avoir annoncé en novembre, le ministre de la Transition écologique François de Rugy confirme l'objectif de baisser de 40% la consommation d'énergies fossiles en France d'ici 2030. Les moyens sont-ils à la hauteur de cette ambition ? LCI a posé la question à Jean-Noël Geist, expert des questions énergétiques pour le think tank The Shift Project.

Annonce après annonce, le gouvernement confirme son ambition de débarrasser la France, à terme, de la dépendance au pétrole. Une ambition présente dans le projet de loi énergie-climat, présenté mardi 30 avril en conseil des ministres par François de Rugy. Après l'avoir annoncé en novembre, le ministre de la Transition écologique a fixé dans ce projet de loi un objectif de réduction de 40% la consommation d'énergies fossiles d'ici 2030, par rapport à 2012.

Pour atteindre cet objectif, l'exécutif dévoilera prochainement ses arbitrages dans sa "programmation pluriannuelle de l'énergie" (PPE), un décret dont le projet a déjà été publié, et qui dessine la politique énergétique française pour la décennie à venir. En attendant, que penser de cette cible ambitieuse de 40%, supérieure à celle fixée en 2014 par Ségolène Royal (30%) ? La France alloue-t-elle des moyens suffisant pour y parvenir ? En novembre, LCI avait posé ces question à Jean-Noël Geist, expert des questions énergétiques pour le think tank The Shift Project. Nous republions cette interview.


François de Rugy a annoncé un objectif de réduction de la consommation d'énergies fossiles de 40% à l'horizon 2030. Les mesures d'aides actuelles à la conversion dans le transport et le chauffage vous paraissent-elles suffisantes pour y arriver ?


Cet objectif est plus ambitieux que le précédent, qui fixait une réduction de 30% en 2030. Ça va donc dans le bon sens. C'est aussi beaucoup, car le transport dans le monde fonctionne à 95% avec des énergies fossiles. En France c'est un peu moins, grâce au train, mais il y a du travail car nous avons déjà dépassé de 10% l'objectif d'émissions de gaz à effet de serre fixé par la stratégie nationale bas carbone dans le transport, et de 22% celui fixé dans le bâtiment. Concernant les aides actuelles à la conversion, par exemple l'aide supplémentaire pour enlever les cuves à fioul, ou les 100 millions d'euros annoncés pour financer les pompes à chaleur, les nouvelles mesures vont dans le bon sens. Dans les transports, la hausse de la prime à la conversion pour les ménages à faibles revenus est aussi une bonne chose. Mais dans les deux cas, c'est insuffisant.

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"Ces aides ciblent la conversion des chaudières ou des voitures, alors que la question centrale est d'abord d'abaisser les besoins en énergie"

En quoi ces aides sont insuffisantes ? 

D'abord, il existe encore en France des aides qui poussent à la consommation d'énergies fossiles, comme le crédit d'impôt transition énergétique, qui permet de financer des chaudières au gaz. Certes, elles consomment moins, mais elles contribuent à long terme à l'émission de gaz à effet de serre ainsi qu'à la dépendance énergétique de la France, et risquent également de coûter cher au consommateur, car les prix du gaz suivent ceux du pétrole. Autre problème : ces aides ciblent la conversion des chaudières ou des voitures, alors que la question centrale consiste d'abord à abaisser les besoins en énergie. Dans le bâtiment, cela passe par l'isolation des murs, du plancher, des combles, et dans une moindre mesure des portes et fenêtres. Dans le transport, on parle de changer les voitures thermiques en voitures électriques, sans repenser la mobilité dans son ensemble.


La fin du chauffage au fioul pour 4 millions de logements individuels et collectifs d'ici 2030 risque-t-elle de créer des tensions semblables au mouvement des Gilets jaunes ?

Concernant les chaudières, si l'on part du principe qu'elles doivent être remplacées tous les 15 à 25 ans, les ménages devront de toute façon investir pour les changer. Ensuite, c'est surtout l'absence de sortie du chauffage au fioul qui va créer des tensions, car la raréfaction des ressources pétrolières fait augmenter les prix et les rend plus volatils. Mais surtout, le chauffage n'est pas confronté aux mêmes problématiques que le transport. Contrairement aux transports, les solutions pour se chauffer à l'énergie renouvelable sont déjà plébiscitées par 40% des Français qui rénovent leur maison. C'est certes un peu plus cher à l'achat mais très vite compensé par les économies d'énergie. Et les constructeurs de chaudières au fioul ne font pas de publicité à la télévision pour montrer en quoi leurs chaudières sont un signe extérieur de réussite et de virilité, contrairement à ce que veulent nous faire croire les publicitaires de l'automobile.

"Le covoiturage, ce n'est pas une question de technologie, mais de lien social"

 Le ministre fixe d'ailleurs un objectif de 20 % de voitures électriques vendues d'ici 2030. Ne commet-il pas une erreur en continuant à promouvoir la voiture individuelle, même électrique ?

Ce qui ressort de l'interview de François de Rugy, c'est qu'il ne prend en compte que la technologie du moteur : thermique ou électrique. Mais il faut avant tout construire des voitures moins lourdes, moins puissantes et qui vont moins vite. Et surtout, il faut soutenir la voiture électrique quand elle est pertinente. Financer des voitures électriques pour des urbains qui l'utilisent deux fois par mois, c'est incohérent. Mais aider des ménages précaires à acheter une électrique quand ils n'ont pas d'autre choix de mobilité, c'est une nécessité. Il ne faut pas réduire le débat à "voiture électrique ou thermique". La prime à la conversion doit d’abord privilégier d’autres modes de transport (abonnements aux transports en commun, achat et entretien de vélos, chèques covoiturage…). Dans les zones périurbaines, il y a un potentiel énorme pour le covoiturage et pour un véritable système vélo. Et ce n'est pas une question de technologie, mais d’infrastructures publiques et de lien social. Selon nos calculs, le covoiturage permettrait d'économiser 700 euros par an pour chaque ménage dans le périurbain, et 8 milliards d'euros pour la société en général, en plus des gains pour notre santé.

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