Extinction Rebellion : comment ce mouvement écolo radical s'est imposé en quelques mois

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MILITANTISME- Après l'occupation du centre commercial Italie 2 samedi, les activistes écolos d'Extinction Rebellion ont bloqué ce lundi la place du Châtelet, à Paris. Créé il y a six mois en France, ce mouvement de désobéissance civile non-violent revendique 8.000 membres. Plusieurs d'entre eux nous expliquent pourquoi ils l'ont rejoint.

"J'ai fait plein de manifs avant, mais j'avais le sentiment que c'était stérile. Maintenant, on passe à la vitesse supérieure. On a plus de poids." Carole a 57 ans. Elle doit raccrocher car, dans dix minutes, elle va bloquer la circulation sur l'un des axes routiers les plus empruntés de la capitale, à grand renfort de palettes et de bottes de paille. Depuis juin, elle fait partie de l'antenne française du mouvement écologiste Extinction Rebellion, née il y a seulement 6 mois, et qui revendique déjà 8.000 membres.

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Basé sur la désobéissance civile, la non-violence et l'horizontalité, Extinction Rebellion a commencé lundi sa "semaine internationale de la rébellion" par une première action coup de poing en France : le blocage de la place du Châtelet, en plein Paris. Le but : alerter sur l'urgence environnementale et dénoncer "l'inaction" des autorités. Trois jours avant, les activistes de "XR" ont bloqué pendant 17 heures le centre commercial Italie 2, "symbole du capitalisme", avant d'en sortir volontairement.

En quelques mois, le logo d'Extinction Rebellion, un sablier entouré d'un cercle, symbolisant l'urgence climatique, s'est invité un peu partout. Sur les murs de la capitale, sur les trottoirs, mais surtout sur les drapeaux des manifestations pour le climat et sur des coups d'éclat de plus en plus médiatiques. Pour comprendre ce succès fulgurant, LCI a discuté avec plusieurs de ses membres.

Pour s'organiser, les activistes peuvent compter sur un forum en ligne sécurisé, appelé "la base"

"J'attendais ce mouvement depuis longtemps", raconte Sébastien, 40 ans. Écolo "depuis l'adolescence", passé par Greenpeace et ANV-COP21, il voit dans "XR" un mouvement "non-violent, pas dogmatique, où tout le monde a sa place même en venant une fois, et où il n'y a pas de différence entre les vieux militants qui décident et les nouveaux". Arrivé il y a deux mois, il travaille régulièrement comme "media activist" lors des opérations de désobéissance, en réalisant par exemple des vidéos. Pour autant, personne ne semble avoir de poste prédéfini dans l'organisation, qui n'a aucun leader revendiqué.

Concrètement, quiconque peut proposer une action au nom d'Extinction Rebellion, du moment qu'elle respecte les 10 principes énoncés sur le site du mouvement, notamment la non-violence et l'horizontalité. "Une fois qu'il y a consensus sur l'action, une cellule de coordination se met en place", poursuit Sébastien. Ensuite, "chacun peut trouver son rôle, grâce à quelques centaines de militants très actifs qui permettent une bonne coordination, et un énorme travail sur l'informatique", explique également Carole.

Pour s'organiser, les activistes peuvent en effet compter sur un forum en ligne sécurisé, appelé "La base", qui permet de centraliser les idées et les besoins pour chaque opération. En fonction de son niveau d'engagement, chaque militant dispose ensuite des informations nécessaire pour agir en vue de cette opération, tout en préservant au maximum le secret sur celle-ci.

"Le blocage d'Italie 2, (..) ça ne change pas grand chose, mais ça a été très relayé et ça permet de massifier le mouvement écologiste"

"Même si les opérations sont très organisées, on a beaucoup de liberté une fois sur place", relève pour sa part Apidae, membre de XR depuis l'été, et qui s'exprime sous un pseudonyme désignant une famille d'abeilles. Cet ingénieur en environnement de 26 ans loue aussi le caractère "décentralisé" d'Extinction Rebellion. "Le blocage d'Italie 2, j'ai beaucoup aimé, explique-t-il. En soi, ça ne change pas grand chose, mais ça a été très relayé et ça permet de massifier le mouvement écologiste. Les actions de désobéissance civile créent une tension qui fait que la société ne peut plus ignorer un problème."

L'ingénieur apprécie également la radicalité des mots d'ordre du mouvement, qui exprime quatre revendications principales : une "communication honnête" des autorités sur "l'urgence des crises écologiques", une "neutralité carbone" dès 2025, "l'arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes" et la "création d'une assemblée citoyenne" pour décider des mesures permettant d'atteindre ces objectifs. "Il y a 2 ans, quand je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas que le climat mais aussi la biodiversité, les ressources naturelles, j'ai pris le mur de la réalité dans la tronche. Mais après avoir touché le fond, la motivation renaît, et on a envie d'être digne de la situation", se remémore Apidae.

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Science de la communication

Radicalité, horizontalité, mais aussi viralité. Derrière le succès d'Extinction Rebellion, il y a aussi une science de la communication. Mises en scènes hyper visuelles (comme celle du faux sang déversé sur la place du Trocadéro), usage intense des réseaux sociaux, slogans percutants : "XR" a développé une culture de l'image efficace pour rallier des partisans. "Depuis le début, XR a ce côté 'viral'. On est dans une société de l'image, donc on s'inscrit dedans et on agit comme un virus", lance Alex, 43 ans, membre de l'antenne bordelaise du mouvement. "Il y a un côté start-up !", ironise-t-il.

Ce militant expérimenté, qui a connu la rue après un parcours scolaire "très difficile", est "passé par la Zad, Nuit debout, le mouvement Occupy". Fort de son passif, il estime que le choix de la non-violence participe aussi de cette bataille de l'image. "La stratégie de la violence conduit à l'échec. Même si certains pensent qu'elle peut être légitime au vu de la violence des destructions de l'environnement, la population ne l'accepte pas. Il peut suffire d'une vitrine brisée pour changer l'image d'un mouvement", estime-t-il.

Samedi, on a vu des militants effacer des tags anti-police inscrits par d'autres militants.

Ce débat sur la place de la violence reste pourtant vif parmi les écologistes. Au cours de l'occupation du centre commercial Italie 2, samedi, on a ainsi vu des militants effacer des tags anti-police inscrits par d'autres militants. Le caractère décentralisé du mouvement pourrait-il attirer des individus violents ? "Le risque, c'est que quelqu'un se sente légitime pour casser au nom du mouvement", estime Alex.

"Ce qui rend le mouvement plus crédible, c'est qu'on est courageux", tranche l'activiste. Les militants d'Extinction Rebellion prennent en effet des risques physiques et juridiques lors de leurs actions, même si aucun d'entre eux n'a été condamné pour l'heure. Illustration lors du blocage du pont de Sully, à Paris, le 28 juin 2019, quand les forces de l'ordre ont aspergé de gaz lacrymogène des manifestants pacifistes et immobiles à bout portant. Ou lors du blocage de quatre immeubles à la Défense en avril, l'un des premières opérations "de masse" de "XR".

"Au Royaume-Uni, XR a eu un rôle d'évangélisation très fort. En France, ce n'est pas encore le cas"

"Attention de ne pas se faire noyauter", prévient Julie, activiste dans une autre organisation écologiste. Si la jeune militante trouve "magnifiques" les débuts d'Extinction Rebellion et dit même s'en inspirer, elle estime que le mouvement doit continuer à diffuser sa culture de la non-violence pour grossir, et peut être devenir aussi influent que son pendant britannique, qui fait parler de lui dans le monde entier avec ses blocages massifs.

"Au Royaume-Uni, dit-elle, XR a eu un rôle d'évangélisation très fort. En France, ce n'est pas encore le cas, mais ils ont apporté une bouffée d'air frais au mouvement écolo, en créant un imaginaire très fort, en parvenant à enrôler tout le monde et en sortant des cercles écolos habituels", poursuit Julie. Une ouverture relativisée par le chercheur Graeme Hayes, qui étudie Extinction Rebellion avec d'autres universitaires : "Même s’ils essaient de s'ouvrir, ses membres sont essentiellement des Blancs, très éduqués et issus du secteur public, des professions libérales ou de l’économie créative", indique-t-il dans Le Monde.

Entre "espoir", "impatience" et "pression", les militants d'Extinction Rebellion contactés par LCI voient cette "semaine d'occupation" à venir comme une étape cruciale pour leur mouvement. Aucun d'entre-eux ne semble craindre qu'un développement du mouvement fasse perdre son identité à "XR", mais ils n'en sont pas encore là. Pour l'instant, comme le dit Carole, "on a surtout besoin de plus de monde".

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