Fichier Monsanto : "Pas besoin d'enfreindre la loi pour exercer de l'influence"

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LOBBY - La révélation du fichage pour Monsanto de plusieurs dizaines de personnalités en fonction de leur opinion sur le glyphosate révèle-t-elle le vrai visage du lobbyisme ? Pour deux sociologues spécialistes de la question, ces listings sont un procédé classique, et les stratégies d'influence des industriels sont bien plus variées.

Au delà du fichage de dizaines de personnalités en fonction de leur position sur le glyphosate, que révèle le "fichier Monsanto" ? Ce listing réalisé par un cabinet de lobbying pour le compte de la firme américaine, pendant le débat sur le renouvellement de son autorisation, en 2016, est-il représentatif des stratégies d'influence des grands groupes industriels ? En quoi la révélation de ce fichier, par Le Monde et France 2, nous éclaire-t-elle sur la pratique réelle du lobbyisme en France et en Europe ? LCI a posé ces questions à deux sociologues spécialistes de cette question.

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Pas de lobbyisme sans fichage ?

Professeur de sciences politiques à l'université de Lille et auteur du livre "Le lobbying en France", Guillaume Courty explique que ce listing est à la fois très courant et peut-être même légal : "C'est très fréquent de faire une base de données pour savoir qui est concerné par tel sujet." Quant à la Cnil, saisie par Le Parisien dans cette affaire, "elle va certainement dire que la pratique en elle même n'est pas condamnable, sauf s'il y a des données sensibles, ce qui ne semble pas être le cas, car une opinion sur le glyphosate n'est pas une opinion politique au sens de la loi. Une opinion politique, c'est une opinion liée à un parti, et le parti du glyphosate n'existe pas."

Les lobbyistes font de la 'cartographie' d'acteurs comme les élus font de la cartographie d'électeurs- Guillaume Courty

En bref, selon le chercheur, ce genre de fichage est dans l'ADN du lobbyisme, et pas que. "Les lobbyistes font de la 'cartographie' d'acteurs comme les élus font de la cartographie d'électeurs", ajoute-t-il, en estimant qu'on "ferait mieux de regarder si Monsanto s'est déclaré dans les registres de lobbying" et si les personnes fichées ont été "sensibles" aux arguments du géant agrochimique, lors de la campagne de 2016 pour son renouvellement.

Pas de lobbyisme sans listing ? C'est aussi ce que suggère Henri Boullier, sociologue à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). "Sur le travail de lobbying qui consiste à identifier qui sont les influenceurs, on peut se demander si ces fichages ne sont pas inévitables", relève-t-il. "Pour les avoir observés, les cabinets d'influence collectent évidemment les cartes de visite. La liste en elle même peut prendre la forme des tableurs Excel ou autre, mais le but est toujours de savoir qui est influent et qui pense quoi." S'il ne se prononce pas sur le caractère légal ou non du "fichier Monsanto", le sociologue estime cependant que la société spécialisée en biotechnologies est "une entreprise particulière, avec des pratiques de lobbying qui peuvent être plus agressives, et qui en tout cas mobilisent beaucoup de ressources".

Au delà du lobbyisme, une stratégie à plusieurs têtes

Ce qui est sûr, selon les deux universitaires, c'est que la stratégie d'influence des grands groupes ne se résume pas faire des listes. "Il ne faudrait pas croire que c'est avec des méthodes à la frontière de la légalité que le lobbying se pratique", poursuit Henri Boullier, pour qui il n'y a "pas besoin d'aller jusque là pour exercer une influence". Car cette influence se joue bien au delà du lobbying.

Le lobbying, explique Guillaume Courty, ne consiste en effet qu'à essayer de faire changer la loi. Il est même encadré par la loi Sapin 2, et cette dernière "ne s'occupe que de l'élaboration des normes, surtout législatives". Or, affirme le sociologue, "les grosses batailles ont lieu ailleurs : les autorisations de mise sur le marché des médicaments, la politique de défense... Tous ces secteurs sont le théâtre d'énormes luttes d'influence, qui passent complètement sous les radars de la loi Sapin 2."

Coca Cola, ou quand l'influence revêt la blouse blanche

La grosse bataille se joue notamment sur le terrain de la production scientifique, comme l'illustre un autre cas de stratégie d'influence récemment mis à jour : le financement d'études scientifiques par Coca Cola, à hauteur de plusieurs millions d'euros en France. Le phénomène, révélé par un article de New York Times en 2015, a fait l'objet d'une enquête du Monde publiée en 2019, évoquant 8 millions d'euros dépensés en France, dans des études aux résultats parfois non-publiés, dans "opérations marketing maquillées en recherches" ou dans un "institut à but purement lucratif piloté par des célébrités de la médecine française".

Pour, Guillaume Courty, des intérêts privés puissants peuvent mettre en oeuvre "des stratégies globales d'influence mais avec des acteurs très différents", où chacun n'est pas forcément au courant de ce que font les autres. "Les directions des affaires publiques des entreprises ne sont souvent pas liées aux opérations de manipulation ou d'entretien de controverse scientifique", dit-il. 

Le cas des recherches financées par Coca Cola montre, selon Henri Boullier qu'à la fois dans l'industrie chimique, dans l'agroalimentaire, ou dans le médicament, "des méthodes semblables sont adoptées et les mêmes problèmes systémiques se posent au niveau de la confusion des intérêts" publics et privés. "Les financements privés traversent la recherche, poursuit-il, et médecins comme chercheurs en toxicologie dépendent largement des financements industriels, tant en termes de formation que de production des connaissances."

L'Europe, champ de bataille scientifique ?

Cette confusion des intérêts dans la production scientifique se produit notamment au niveau européen. "L'arène européenne est plus technique, et il existe aujourd'hui des méthodes légales qui permettent de diviser le travail réglementaire entre entreprises et autorités sanitaires", affirme Henri Boullier. Il s'agit de pratiques "parfaitement légales, mais posant de gros problèmes moraux et éthiques", tant les entreprises ont la mainmise sur la production scientifique et sont parti prenantes du processus de création des règles européennes. "C'est ce qu'ont montré en partie les 'Monsanto papers'", ajoute le sociologue.

Quant aux agences européennes chargées d'évaluer les données de toxicité, comme l’aspartame (dans le cas de Coca Cola) ou le glyphosate (dans le cas de Monsanto), elles sont "placées dans une injonction paradoxale : protéger la santé publique et organiser le marché en promouvant l'innovation", poursuit l'universitaire. "On est en permanence dans des décisions très politiques et pas seulement techniques."

Tout mettre sous le mot de 'lobbying' masque à la fois les énormes asymétries de moyens, et les différentes dimensions de l'influence, que ce soit dans la sphère politique ou scientifique- Henri Boullier

Qu'il s'agisse du lobbying "à l'ancienne" auprès des décideurs et des influenceurs, ou de la stratégie d'influence scientifique, "il y a des asymétries de pouvoirs gigantesques", conclut Henri Boullier. "Les intérêts privés peuvent mobiliser des cabinets très puissants. Des ONG comme Greenpeace ou Générations futures, qui interviennent aussi auprès des décideurs, n'ont pas les mêmes moyens. Tout mettre sous le mot de 'lobbying' masque à la fois les énormes asymétries de moyens, et les différentes dimensions de l'influence, que ce soit dans la sphère politique ou scientifique. Dans la première, l'asymétrie est déjà énorme, mais dans la sphère scientifique et réglementaire, elle est encore plus grande, et c'est là qu'on décide de nombreuses règles censées protéger la population."

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