Sept questions autour de la pollution et de la toxicité des fumées après l'incendie de l'usine de Rouen

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L’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen

POLLUTION - Si l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen est désormais éteint et le panache de fumée dissipé, la situation laisse néanmoins place à de nombreuses questions. On fait sur le point.

L’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen (Seine-Maritime) aura duré plus de 24 heures. Il laisse désormais place à l'inquiétude et aux questions. L'usine, située en périphérie de la ville, est classée Seveso seuil haut, un dispositif européen de sécurité en raison des composés chimiques qu’elle produit – en l’espèce, des additifs pour lubrifiants et pour peintures. Si le panache de fumée noire, qui s’est étendu sur plus de 22 km de long et 6 km de large, s'est à présent dissipé, des maux de tête et irritations de la gorge ont été constatés parmi les habitants, inquiets des composés chimiques partis en fumée et retombés sous forme de suie juste sous leurs yeux. 

Dans cette affaire, le flou reste (presque) entier autour des dommages sanitaires et environnementaux causés par cet incendie hors-norme. Que pouvons-nous dire pour le moment sur les produits qui ont brûlé et des analyses effectuées ? 

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Qu'est-ce qui a brûlé ?

Les produits partis en fumée sont des huiles de moteur, des lubrifiants et des hydrocarbures. C’est la combustion de ces hydrocarbures qui a produit cet impressionnant panache de fumée noire planant au-dessus de l’agglomération de Rouen. "Les analyses n’ont pas fait apparaître de toxicité aiguë", a déclaré le préfet de Seine-Maritime Pierre-André Durand, lors d’un point à la presse. Des "traces minima d’oxydes de soufre et d’azote" ont été prélevées dans la fumée, d’après le haut-fonctionnaire. 

"Ici, on fait face à un type de vent particulier qui transporte les molécules, sans les diluer", explique Stéphane Duplantier, responsable du pôle Phénomène dangereux à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). "Toute forme de gaz va être ensuite diluée par l’atmosphère et le panache de fumée étant passé, il s’agit désormais d’évaluer les retombées de suies." En effet, la pluie a provoqué la retombée de suies grasses et huileuses sur les champs, les trottoirs, ou encore les voitures. Là-dessus, le préfet s’est une nouvelle fois voulu rassurant en indiquant que ces suies n’étaient "pas toxiques" et a communiqué ce midi les résultats des prélèvements effectués sur ces particules.

Que disent les analyses des suies ?

Plusieurs gaz polluants ont été mesurés à partir des retombées de suies présentes sur 26 sites environnants à l’usine Lubrizol : les oxydes d’azote, les oxydes de soufre (H2S), les composés organiques volatils, l’inflammabilité, le monoxyde de carbone, et l’hydrogène sulfuré. Ces analyses sont disponibles sur le site de la préfecture

Si aucun de ces polluants n’a été relevé sur 24 autres sites, des traces d’oxydes d’azote ont été prélevées sur ceux de Leroy Merlin et du Carrefour Mont Saint-Aignan, a indiqué le préfet de Seine-Maritime. "Les suies contiennent du carbone. C’est ni plus ni moins du charbon", assure de son côté Stéphane Duplantier. Dans un rapport consacré à la toxicité et à la dispersion des fumées d’incendie, l'Ineris prolonge, écrivant que les oxydes d’azote font partie des "principaux polluants gazeux asphyxiants, irritants pouvant être rencontrés dans les fumées d’incendie". Ces composants sont formés, comme leur nom l’indique, par oxydation de l’azote atmosphérique lors des combustions de carburants - des hydrocarbures dans le cas présent. 

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Ce samedi, au cours d'une conférence de presse, le préfet de Seine-Maritime a indiqué que du plomb avait été relevé "en certains endroits", mais que celle-ci pouvait être de "source historique" car, précise-t-il, "l'entreprise n'utilise pas ou n'avait pas de dispositif de plomb". Il a en outre confirmé la présence d'amiante "dans la toiture des bâtiments", assurant que "le sujet est identifié et suivi"pour la protection des ouvriers et des riverains de l'usine. "Nous n'avons pas de situation alarmante", a-t-il souligné. 

D’où vient l’odeur qui s’est répandue dans la région ?

"Malgré l’odeur désagréable pour la population, le risque reste faible", avait d'emblée expliqué le préfet, devant les réactions paniquées des habitants. En effet, une forte odeur d’œuf pourri s’est répandue à Rouen, mais aussi ailleurs, jusque dans le nord de la France. En réalité, certains gaz polluants sont odorants et d’autres non. Une odeur particulièrement désagréable peut se libérer notamment par la combustion d’oxydes de soufre (H2S) et de mercaptan, décrypte Stéphane Duplantier. 

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Ce samedi, le préfet a de nouveau fait valoir que l'odeur "toujours persistante" ne devait pas inquiéter la population. Selon lui, les résultats d'analyses de l'air démontrent un "état habituel de la qualité de l'air à Rouen". Ces résultats sont "tous inférieurs au seuil de quantification" et la seule exception est le site lui-même "où l'on note une présence de benzène", a-t-il précisé, ajoutant que les résultats des analyses réalisées par Atmo Normandie seraient disponibles sur leur site et que les autres résultats seraient, eux, mis en ligne sur le site de la préfecture dès samedi soir.

Quelle substance a été écartée ?

Ce que l’on sait, c’est que les produits radioactifs, faisant partie de la liste des substances présentes dans l’usine, n’ont pas été touchés par l’incendie. Dans la fumée, aucune trace d’hydrogène sulfuré n’a été relevée, a indiqué le préfet. Ce gaz toxique se forme généralement à partir du soufre, nous explique Stéphane Duplantier, et peut donner lieu lors de la combustion à la production d’oxydes de soufre – qu’on a justement retrouvés en petite quantité dans les fumées. À l’heure actuelle, les sapeurs-pompiers s’attellent à refroidir les fûts, pouvant désormais dégager du mercaptan par combustion. La propagation de ce gaz, qui avait déjà fui de l’usine en 2013, n’est donc pas totalement exclue.

Qu’a-t-on retrouvé dans la Seine ?

La contamination de la Seine, située juste à côté de l’usine Lubrizol, avait été anticipée par le préfet. Elle est désormais avérée. Des galettes d’hydrocarbures ont été retrouvées dans le fleuve ce vendredi et doivent désormais être repêchées, comme l’a expliqué Benoît Lemaire, directeur du cabinet du préfet de Normandie : "Nous sommes en train d’armer un navire pour récupérer les galettes avec un chalut tampon, fait pour ramasser les hydrocarbures." Le préfet de Seine-Maritime n’a pas exclu que l’on retrouve des traces de polluants au-delà des barrages, à cause de la marée.  

Les cultures sont-elles polluées ?

Au-delà de la pollution de l'air et de l'eau, nombreux sont les habitants qui s'inquiètent de celle des sols, et de son possible impact sur les cultures ou les élevages. Des craintes en partie justifiées si l'on en croit le préfet de Seine-Maritime, qui a annoncé samedi que "les productions végétales non récoltées ne devront pas l'être". "Celles récoltées avant le 28 septembre et susceptibles d'avoir été exposées" à la pollution (notamment dans leur stockage) "devront être consignés jusqu'à l'obtention de garanties sanitaires", a-t-il en outre indiqué, précisant qu'il en était de même pour le lait ou les œufs, si les animaux ont été exposés à la pollution. "Il y a une forme de gel des productions et récoltes", a-t-il résumé. 

"Pour les particuliers, il est recommandé de ne pas consommer les produits souillés. Mais nous sommes dans le cas d'une pollution visible. Donc les produits non souillés peuvent être consommés après avoir été soigneusement lavés voire épluchés".

Et maintenant ?

Une enquête judiciaire a été ouverte par le parquet de Rouen pour déterminer les causes de l’incendie, toujours inconnues pour le moment. A plus forte raison, puisque les enquêteurs devront attendre quelques jours avant de rentrer dans les locaux de l'usine. "C’est une enquête qui prendra du temps. L’ensemble du site a été fermé administrativement", a fait savoir le préfet.

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