"La forêt amazonienne, telle qu’on la connaît, ne brûle pas et ne brûlera jamais" : un militaire français raconte l’Amazonie en flammes

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INTERVIEW - Envoyé par la France avec 47 membres de la sécurité civile, le lieutenant-colonel Rodolphe a passé le mois de septembre en Bolivie, dans la région de la Grande Plaine, à combattre les violents incendies qui ont ravagé la forêt amazonienne. Il raconte à LCI.

Le 4 septembre, le lieutenant-colonel Rodolphe a décollé de France pour quatre semaines d'opération en Amazonie bolivienne. 48 sapeurs-sauveteurs de la sécurité civile française ont ainsi appuyé les 5 000 à 6 000 militaires et les 2 000 volontaires boliviens dans la lutte contre les flammes qui ravageaient la forêt tropicale. 5,4 millions d'hectares sont partis en fumée depuis le mois de janvier 2019. Le mois de septembre a été particulièrement difficile avec la disparition de 2,2 millions d'hectares de boiseries. 

Des températures ambiantes de travail qui frôlent les 60°C- Lieutenant-colonel Rodolphe

LCI - Quelle était la situation sur place ? 

Pour se rendre compte, il faut d’abord rappeler le contexte géographique. La Bolivie, c’est trois parties en une. La Cordillère des Andes avec des monts très hauts, inaccessibles et inhabités ; l’Altiplano compris entre la Paz et la fin des montagnes à l’est qui est une zone de plateaux et enfin la Grande Plaine qui s’étend à partir de Santa Cruz jusqu’à la frontière brésilienne à l’Est, où il y a toute la couverture amazonienne sur la moitié est. 

La forêt amazonienne ne reconnait pas les frontières, elle s’étend au Brésil certes, mais aussi en Bolivie. Et elle se compose de plusieurs parties. Il faut casser une idée préconçue : la forêt amazonienne, telle qu’on la connait, que l’on voit dans les films et les reportages, ne brûle pas et ne brûlera jamais. Cette forêt-là, que l’on appelle la forêt primaire, n’est pas capable de brûler car elle est trop humide. Ce qui brûle en Amazonie, que ce soit au Brésil, en Bolivie ou au Paraguay, ce sont des zones de forêt secondaire, qui sont sèches. En revanche, il y a des grandes étendues de forêt secondaire qui ont été détruites et parcourues par le feu. Dans ces zones, il y a une canopée assez haute, avec des arbres de 30 à 35 mètres de haut. Ce qui brûle, ce n’est pas la totalité de la forêt mais le sous-bois, le couvert végétal à hauteur du sol jusqu’à 3, 4 mètres de hauteur. Quand on survole en hélicoptère, on ne voit pas forcément que la forêt brûle. C’est quand on y pénètre que l’on s’en aperçoit.

LCI - Quelles difficultés avez-vous rencontré ? 

D’abord, une sécheresse exceptionnelle cette année. Lorsqu’on est arrivés, il n’avait pas plu depuis le mois de mars. Il n’y avait pas eu une seule précipitation d’eau. Ensuite, il faisait une chaleur réellement étouffante avec des records de température au mois de septembre. 49°C, c’était la température ambiante avant d’aller travailler. Si l’on ajoute à cela les vêtements de protection pour lutter contre le feu et le fait d’aller au contact des lisières de feu dans la forêt, on se retrouve avec des températures ambiantes de travail qui frôlent les 60°C. C’est exténuant pour les hommes et le matériel. C’était dur, y compris pour les sapeurs-pompiers boliviens. Rendez-vous compte, travailler dans ces conditions-là, c’est boire 10 litres d’eau en une après-midi.

La sécheresse et la chaleur font que les feux se réactivent très facilement, que ce soit le moindre point chaud ou tas de braises. Beaucoup de ces zones ont été exploitées par l’Homme en vue de faire de la culture ou de l’élevage. Elles sont très problématiques car des arbres ont été abattus et où des herbes très sèches ont poussé à la place. Le feu est accéléré par les vents et se répand très vite avec un taux d’inflammabilité très haut. Il faut donc être très vigilant. 

Sur les quinze premiers jours de notre présence, la situation s’est encore empirée et l’on a réussi à inverser la donne sur les quinze derniers jours, avec une organisation plus précise et des moyens sur zone. Le début de la saison des pluies, retardée cette année avec des premières précipitations début octobre, a aussi permis de calmer la situation. 

LCI - Quelle était la situation le 4 octobre en quittant la Bolivie ? Et aujourd'hui ? 

Elle était difficile car tous les feux étaient quasiment incontrôlés. Les autorités boliviennes et les acteurs sur le terrain avaient du mal à endiguer ces phénomènes de feu qui se répandaient partout. Depuis, nous sommes restés en contact avec les Boliviens, nous continuons d’échanger. Nous avons noué des liens humains très forts, comme c’est le cas sur ce genre de missions. Actuellement, la Bolivie souffle un peu concernant les feux de forêt. En revanche, des élections sont en cours et ne se passent pas très bien. Actuellement, leur souci est plutôt de voir comment la situation va évoluer dans le pays, si un second tour va être organisé ou bien carrément de nouvelles élections. 

LCI : Dans quel cadre avez-vous opéré en Bolivie ? 

Chaque pays est souverain donc l’armée bolivienne, déployée dans le cadre de la crise des feux de forêt, avait autorité sur place. Nous avons travaillé avec des militaires boliviens, des sapeurs-pompiers locaux et avec un certain nombre de volontaires des quatre coins du pays, mais aussi avec des militaires argentins venus prêter main forte à la Bolivie. 

Notre rôle s’est joué à deux niveaux. Nous sommes restés groupés pour avoir une force de frappe et intervenir en hélicoptère sur les endroits les plus dangereux et menaçants pour la population. De plus, nous avons essayé de partager nos techniques avec les autorités boliviennes pour les aider à définir des priorités et avoir une approche technique et stratégique sur l’ensemble de la situation, qu’elle soit un peu plus aboutie et maîtrisée. La Bolivie n’a pas vraiment de culture en matière de lutte contre les feux de forêt.

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