"On n'a plus le choix" : pour le climat, une opération massive de désobéissance civile vise La Défense

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REPORTAGE - Plus de 2000 militants écologistes ont investi le quartier des affaires de la capitale ce vendredi 19 avril et sont parvenus à bloquer les entrées de Total, EDF, la Société Générale et le ministère de la Transition écologique. Leur but : dénoncer la politique environnementale du gouvernement. Pour parvenir à mener cette action de masse, les organisateurs ont œuvré dans la plus grande discrétion.

Vendredi 19 avril, 8h45. Pour les salariés de la tour Séquoia, basé dans le quartier des affaires de la Défense, impossible ce matin d’aller travailler. A leur arrivée, ils ont découvert l’entrée de leurs locaux bloquée par des dizaines de militants écologistes. Un sit-in a été organisé, tandis que d’autres manifestants s’affairent à coller sur les murs des affiches, arborant un portrait d’Emmanuel Macron et un slogan: "Président des pollueurs". Les militants n'ont pas ciblé cette tour par hasard, c'est ici que l'on trouve les bureaux du ministère ministère de la Transition écologique.


"Je comprends totalement leur action, avance Patricia, assistante de la présidence, mais on a des obligations". Elle tente de négocier son passage, en vain. D’autres militants sont à l’intérieur et les CRS ont été déployés aux abords de la tour. A ses côtés, Catherine, chargée de projet au ministère, montre un soutien plus affirmé : "Le gouvernement n’en fait pas assez, d’ailleurs on a bien vu la réaction de Nicolas Hulot. C’est important que la société civile se mobilise". "Il faut se donner les moyens de laisser à ces jeunes une planète propre", renchérit sa collègue, Marie-Claude. "Oui, enfin, une planète tout court, ce serait déjà bien", souffle Catherine.

Le ministère de la Transition écologiste n’est pas la seule cible de cette action de désobéissance civile organisée par Greenpeace, les Amis de la Terre et ANV-COP21. Les salariés de Total, EDF et la Société générale connaissent le même sort. Au-delà de l’inaction gouvernementale, les militants dénoncent "l'alliance toxique qu'Emmanuel Macron et son gouvernement entretiennent avec les grandes entreprises dont l'activité accélère le changement climatique".


"Ça y est, j’ai compris pourquoi ils nous bloquaient !, lancent à quelques pas de là un salarié de la Société Générale. C’est parce que la banque investit dans les énergies fossiles." Les organisateurs l’accusent d’être la première banque française à financer ces projets polluants. Total fait, lui, partie "des 20 entreprises qui émettent le plus de CO2 au monde." Quant à EDF, elle "ne produit que 10% d'énergies renouvelables en Europe, contre plus de 70% pour le nucléaire, qui génère des milliers de tonnes de déchets radioactifs dangereux", regrette l’alliance d’ONG.

2030 personnes mobilisées dont de nombreux néo-activistes

Les personnes qui bloquent les accès, expliquent leur démarche auprès des passants, ou collent des affichent, ne sont pas que des militants engagés de longue date. Parmi les 2030 mobilisés, selon les organisateurs, on compte beaucoup de simples citoyens qui, lassés de participer aux marches pour le climat sans voir d’actions majeures mises en place par le gouvernement, ont décidé de passer à l’action. "C'est vraiment nouveau pour moi, confie Elisa, étudiante en géographie sur Paris. Mais je le fais parce qu'on n'a plus le choix, il faut agir." C'est aussi une première pour Théo, venu de Fontainebleau (Seine-et-Marne). "Je n'avais pas envie de m'engager dans une association", nous dit-il, mais cela ne l'empêche pas de vouloir essayer de faire bouger les lignes. "Faire des actions de manière ponctuelle me correspond bien et j'ai vu un appel sur Facebook." 


L'information a en effet été diffusée sur les réseaux sociaux, mais aussi par le biais de youtubeurs engagés, ou de militants lors des précédentes marches pour le climat et divers événements de sensibilisation. Soit largement au-delà du cercle des activistes. Face à cette mobilisation de masse, Pauline Boyer, porte-parole d'ANV-COP21 a presque les larmes aux yeux. "On sent vraiment une différence depuis le mois de septembre, les groupes d'action ont pris énormément d'ampleur", explique-t-elle. 

Coordonner toutes ces équipes dont de nombreux novices n'a pas été une chose aisée. Neuf bus ont été affrétés, depuis Bordeaux, Lyon ou encore Nancy. Des hébergements militants ont été organisés pour loger tout le monde, chez l'habitant ou bien dans des salles mises à disposition. "Ce n'est pas le grand luxe mais tout le monde a pu trouver un lit", sourit Pauline Boyer. Tous les "nouveaux" ont reçu une formation à l'action non-violente cette semaine, voire la veille pour ceux venus de loin. "J'ai posé deux jours, un pour la formation et un pour aujourd'hui", détaille Ada, stagiaire au CNRS de Toulouse. Combinaison de peintre sur le dos, pot de mélasse à la main, elle avoue être admirative de la fluidité de la mise en place.


"C’est une organisation folle", reconnaît une autre militante. D'autant que tout devait rester secret jusqu'au dernier jour pour éviter des actions d'évitement de la part des sociétés visées ou une importante mobilisation policière. Audrey* s'est inscrite en ligne mardi : "On a eu les informations au compte-gouttes. Encore ce matin, je ne savais pas où l'action allait se passer, ni quelles cibles seraient visées". La cause à défendre lui a suffi à s'engager. Nous tâchons d'en connaître plus sur l'organisation, mais une militante nous coupe. "Ne dis rien, il ne faut pas donner d'informations." "On a un consensus de confidentialité", m'explique Audrey, désolée.

Un peu plus loin, Sarah de la "team medic" accepte de nous en dire plus. "En confirmant notre mobilisation, on a du remplir un questionnaire en ligne en indiquant ce que l'on souhaitait et ce que l'on était prêt à faire". Sa profession de sage-femme l'a naturellement amenée à rejoindre l'équipe médicale. "Mais les groupes n'ont vraiment été formés qu'hier", ajoute-t-elle.


Devant l'entrée d'EDF, Sybille, 76 printemps et un large sourire aux lèvres, a opté pour un poste "relativement tranquille" : peacekeeper. Son rôle a été de prévenir la sécurité du site de l'action à venir, puis de se mettre en retrait pour discuter avec les passants et distribuer des tracts. "Le vigile a été charmant, tout comme les policiers d'ailleurs. C'est tout de même une cause qui fait adhérer la majorité des Français." Elle non plus ne savait pas où, ni quand exactement la mobilisation allait commencer. "Ni-même d'ailleurs quand elle va finir", s'amuse-t-elle. "Des sessions étaient organisées hier pour accueillir les 2000 militants, avec différents créneaux de 6h du matin à 23h le soir." Sybille s'était inscrite au créneau de 14h et n'a choisi qu'à ce moment-là le rôle qu'elle allait jouer.

Ce vendredi matin, il a donc fallu conduire près de 2000 personnes, ignorant presque tout, jusqu'à la Défense. La plupart des militants avaient rendez-vous dans Paris le matin même, par groupes, et de là, étaient amenés jusqu'à leur lieu de mobilisation par un organisateur. "Il devait y avoir une centaine de groupes qui se sont encore divisés dans les transports en commun pour rester plus discrets", explique Pauline Boyer. Au final, seuls "20 à 30 personnes avaient toutes les informations." Un mois de préparation a été nécessaire.


Même si le nombre de participants diffère quelque peu aujourd'hui, les ONG avouent être rodées à organiser des actions non violentes. Pour garder le secret bien gardé, "les informations sont sectorisées. Chaque sous-groupe a un degré d'informations, en fonction du rôle qu'il doit jouer". Des bloqueurs aux colleurs d'affiches, en passant par la "base communication" située en retrait, chacun a pu trouver sa place et jouer son rôle. 


"Bon, on s'en va, on n'est pas près de rentrer de toute façon", lance à ses collègues un salarié bloqué devant la Société Générale. "Oui, je crois que ça va durer toute la journée". A 16h30, les différents blocages continuaient en effet. Seul EDF a choisi d'y mettre un terme par la force, en chargeant les forces de l'ordre de déloger les manifestants. "Nous restons présents sur les trois autres sites", nous indique Sarah, porte-parole de Greenpeace. "Nous souhaitons faire passer le message le plus longtemps possible".


Cela suffira-t-il ? Sur place, les avis divergent. "Je ne suis pas sûr que cela impacte vraiment les politiques", remarque Frédéric, un salarié bloqué. "Cela permet tout de même de faire passer le message auprès de la population, et puis cela génère des pertes économiques pour les entreprises bloquées", rétorque un militant. "Nous discutons avec les salariés pour leur faire prendre conscience de certains aspects de leur entreprise et, pourquoi pas, peut-être agiront-ils ensuite à leur échelle en interne", soutient un autre. "Je n'entends pas les remarques du style 'ça ne sert à rien'. Nous pouvons encore agir pour améliorer les choses et ensemble, nous pouvons avoir un pouvoir immense", conclut Pauline Boyer. Au loin, les slogans se font toujours entendre : "Les petits pas, les petits pas, ça ne suffit pas."

* Le prénom a été modifiée à la demande de la militante

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