La déforestation de l’Amazonie s’est-elle accélérée depuis l'arrivée de Bolsonaro ?

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À LA LOUPE - Le 2 août dernier, Jair Bolsonaro limogeait le directeur de l’INPE, institut chargé de mesurer l’état de la déforestation en Amazonie, et l’accusait de mentir sur les chiffres qu’il venait de publier. Le lendemain, il promettait de combattre la "déforestation illégale". Qu’en est-il réellement ? Quelle est l’ampleur du déboisement de l’Amazonie depuis le début de l’année et l’arrivée au pouvoir du président, souvent présenté comme climato-sceptique ?

La forêt amazonienne, vaste de près de 7 millions de km2, s’étend sur neuf pays d’Amérique latine. Souvent surnommée à tort "poumon de la planète", elle est en fait une immense réserve de carbone, de par son nombre d’arbres. Le Brésil, qui possède 60 % de sa surface, bénéficie de l’une des législations environnementales les plus protectrices. Pour autant, la déforestation qui avait baissé pendant les années Lula a repris de plus belle depuis 2012. Et a même bondi de 67 % depuis le mois de janvier dernier, d'après les données préliminaires de l'institut national de recherche spatiale (INPE).

Quelle est l'ampleur de la déforestation ?

En 2018, la forêt amazonienne a perdu 7 536 km2 de sa surface. Une hausse de 13 % sur un an, soit la pire augmentation de ces dix dernières années. Et 2019 s'annonce déjà catastrophique. La lueur d’espoir des années 2010 est désormais loin. Entre 2004 et 2012, la déforestation avait drastiquement baissé sous la présidence Lula, où des lois punissant le déboisement sauvage avaient été adoptées. "Mais aucune peine n’était appliquée et les lobbies se sont vite rendus compte qu’ils pouvaient agir en toute impunité", d’après Stéphen Rostain, archéologue et directeur de recherche au CNRS. En 2012, la forêt amazonienne a connu son plus bas de niveau de déforestation, avec "seulement" 4 571 km2 de surface perdue. Depuis cette date, le déboisement ne fait qu’augmenter. Et les derniers chiffres mensuels publiés par le directeur de l’INPE sont stupéfiants : 739 km2 de boiseries détruites en mai dernier (en hausse de 34 % par rapport à mai 2018), 920 km2 en juin (+ 88 %), et pas moins de 2 255 km2 en juillet (+ 278 %). Et au bout du compte, un triste bilan de ces six premiers mois de l'année, avec 4 700 km2 de la forêt primaire perdus.

À quoi correspondent ces chiffres ?

Le Brésil est l’un de seuls pays tropicaux à avoir mis en place un système satellite de suivi de la déforestation amazonienne. A partir d’images satellitaires de très bonne résolution, l'INPE opère deux types de suivi. Le premier est réalisé d’une année sur l’autre, de début août à la fin juillet de l’année d’après. Le second est fait chaque mois : c’est ce à quoi correspondent les chiffres récemment publiés par l’Institut. 


Comme explique à LCI la chargée de campagne Forêts pour l’association Greenpeace Cécile Leuba, les données du mois de mai dernier sont significatives, car ce mois marque le début de la saison sèche et donc la reprise du déboisement. Quant à la hausse de 88 % du mois de juin 2019 par rapport au mois de l’an dernier, elle est certes "très impressionnante", constate Cécile Leuba, mais est moins parlante qu’une donnée annuelle, plus précise. "Elle permet tout de même de démontrer une tendance très inquiétante. Les trois derniers mois ont démontré des chiffres anormalement élevés."

Est-ce dû à la politique de Bolsonaro ?

Si l’on se penche sur les chiffres annuels, il convient de préciser que le suivi étant pratiqué à cheval sur deux années, du mois d’août au mois de juillet d’après, et que Bolsonaro étant au pouvoir depuis le mois de janvier seulement, les chiffres qui seront publiés à l’automne ne pourront pas être directement imputables à sa politique, décrypte Cécile Leuba. 


Ceci étant, Bolsonaro n’est pas totalement étranger à ce qu’il se passe en Amazonie. Bien au contraire. Selon Stéphen Rostain, "le pillage de la forêt est devenu systématique" avec l’arrivée du président, qui "ne voit pas l’intérêt de la forêt amazonienne". L’une des premières mesures de Bolsonaro a ainsi été de placer l’agence de protection de l’environnement sous la tutelle du ministère de l’agriculture (dirigé lui-même par le leader du lobby agricole brésilien), et ainsi d’affaiblir considérablement sa marge de manœuvre. Le 3 août dernier, Bolsonaro a promis de combattre la déforestation illégale. Or, le nombre de sanctions (amendes, saisie et destruction du matériel) a baissé de 20 % les six premiers mois de l’année 2019, rapporte le New York Times.


Mais au-delà des effets de sa politique qui ne sont pas encore visibles, aucune loi n’ayant encore été votée dans le domaine environnemental, il faut dans ce cas observer ses prises de position et son discours. Sur ce terrain-là, le président affiche la couleur depuis le départ : l’Amazonie, qui "appartient au Brésil", est un formidable terrain commercial, dédié au développement de l’industrie agro-alimentaire, à l’élevage bovin, à la culture de soja, ou encore à l’exploitation minière. Et les peuples indigènes, principaux habitants de la forêt, sont considérés comme des obstacles au développement économique du pays.

À quel point les peuples autochtones sont-ils menacés ?

Aujourd’hui, les peuples indigènes vivent dans des zones protégées et sont donc épargnés par le déboisement. Pour autant, ils subissent les invectives de Bolsonaro, qui souhaite favoriser l’émergence de multinationales sur leurs propres terres. "Il a réouvert la chasse aux indiens. Ce sont les premières victimes de sa politique, avec les activistes", déplore Stephen Rostain. Les groupes indigènes subissent donc un discours très violent à leur égard, doublé d’un sentiment général d’impunité. Depuis l’élection de Bolsonaro, les invasions sur leurs terres n’ont jamais été aussi nombreuses. La dernière remonte à fin juillet, où une cinquantaine d’orpailleurs se sont introduits dans le village de la tribu Waiapi, dans l’Etat d’Amapa (nord du pays), et où le chef a été retrouvé mort dans une rivière. Pour le président brésilien, aucun "indice fort" ne prouve que le leader de cette tribu protégée ait été tué par ces envahisseurs. 


"Les armes ont été libéralisées pour tuer les indiens", s’alarme Stephen Rostain, qui rappelle : "Ce sont quand même les premiers habitants du pays." Et le grignotage peu à peu de la forêt menace à terme les propres terres indigènes, encore délimitées pour l’instant. Selon le ministre de l’Environnement brésilien, c’est l’équivalent d’un terrain de football qui disparaitrait au cœur de la forêt toutes les sept secondes. Un drame pour Stephen Rostain, qui a un seul et unique responsable. "Depuis que l’Homme (occidental, NDLR) a mis le pied en Amazonie, on a signé la fin de cette forêt." 

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