La France a-t-elle vraiment "l'agriculture la plus durable du monde", comme l'assure un responsable des Jeunes agriculteurs ?

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CHAMPIONS ? - Baptiste Gatouillat, vice-président des Jeunes Agriculteurs, a tenu à "rassurer les Français", après la publication du dernier rapport des experts du GIEC sur l'état des sols. "On a été élus agriculture la plus durable au monde pour la troisième année consécutive", a-t-il assuré vendredi sur Europe 1. Si la France est bien en tête du classement du magazine britannique "The Economist" sur l'alimentation durable, sur le seul critère de l'agriculture durable, elle chute à la 21e place.

Le groupe d'experts de l'ONU, le Giec, s'est penché cette semaine sur la question de l’état des terres. Dans ce dernier rapport, il évalue l'impact des changements climatiques à venir et les moyens à mettre en oeuvre pour assurer le système alimentaire mondial. En clair, comment nourrir une population mondiale qui devrait atteindre 11,2 milliards d’individus en 2100, selon les Nations Unies, tout en limitant le réchauffement climatique ? "Dès 2°C de réchauffement global, nous pourrions nous retrouver avec des crises alimentaires d'origine climatique plus sévères et plus nombreuses", a notamment prévenu l'un des auteurs, Jean-François Soussana


Interrogé vendredi par Europe 1 à propos de ce rapport, le vice-président des Jeunes agriculteurs a toutefois estimé que nous sommes "sur la bonne voie en France". Il a également souligné : "On a été élus agriculture la plus durable au monde pour la troisième année consécutive". Mais d'où vient ce classement ?

Leader contre le gaspillage, pas sur l'agriculture durable

Baptiste Gatouillat évoque l’indice de durabilité alimentaire ou FSI (Food Sustainability Index) que publie chaque année le magazine britannique "The Economist". Cette étude comparative est élaborée par des chercheurs, des économistes et des journalistes et est reconnue par de nombreuses institutions dont l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), une institution des Nations Unies.


La France arrive effectivement en tête du classement depuis trois ans, soit depuis la création de cet indice, mais comme son nom l'indique, il s'agit de durabilité alimentaire, et non agricole. Le score attribué à chacun des pays repose sur une quarantaine de critères répartis en trois catégories : le gaspillage alimentaire, la gestion des problématiques nutritionnelles et enfin la durabilité des méthodes agricoles. Chacune de ces catégories a un poids équivalent dans le calcul de l’indice agrégé.


L'indice 2018 compare 67 pays, représentant, à eux seuls, plus de 80% de la population et 90% du PIB mondial. Si la France enregistre le meilleur score, c'est surtout, et avant tout, pour ses bons résultats dans le domaine du gaspillage alimentaire. "Dans un monde où un tiers des aliments produits est jeté, la France est à l’avant-garde des politiques de lutte contre le gaspillage" indique Martin Koehring, l'un des auteurs de l'étude. Sont notamment félicités, la loi anti-gaspillage alimentaire mise en place en février 2016 et qui oblige les supermarchés de plus de 400 mètres carrés à donner leurs invendus alimentaires à des associations partenaires, mais aussi l'obligation faite aux restaurateurs d'ici le 1er juillet 2021 de proposer des "doggy-bags" à leurs clients pour emporter les restes de leur repas.


Dans la catégorie "agriculture durable", la France chute à la ... 21ème place, juste après le Rwanda et devant Malte. Dans cette catégorie, ce sont l'Autriche, le Danemark et Israël qui se démarquent. Si l'on regarde en détail les notes pour chaque critère, l'Hexagone gagne des points grâce aux faibles émissions de gaz à effet de serre liées à l'agriculture, au bien-être animal ou encore à la pêche durable. Elle passe dans le rouge en ce qui concerne l’impact du négoce international, la productivité et la gestion de l’eau. L'impact environnemental de l'agriculture sur les terres ou la diversité du système agricole enregistrent quant à eux des notes assez moyennes. 

La France peut donc encore mieux faire. Qu'en était-il des années précédentes ? Était-elle une championne de l'alimentation ET de l'agriculture durable ? En 2016, l'indice était calculé sur un panel plus réduit de 25 pays. La France était alors sur la première marche du podium sur les questions de gaspillage alimentaire et de défi nutritionnel mais ne figurait qu'à la 11e place en terme d'agriculture durable. En 2017, sur un panel de 34 pays, elle enregistrait son meilleure score : première sur le gaspillage alimentaire, 3e sur le développement durable et 4e sur les problématiques nutritionnelles.

L'industrie agroalimentaire mal prise en compte

Le but de cet index est de permettre aux Etats de mieux percevoir les politiques efficaces pour une alimentation durable. Aujourd'hui près de 820 millions de personnes souffrent de la faim, selon l'ONU, alors que plus de 1,9 milliard d’adultes sont obèses ou en surpoids, rapporte l'OMS. Autre paradoxe : les ressources naturelles sont surexploitées mais un tiers de la production alimentaire est jetée. 


"Si l’indice peut servir à comparer les pays, son utilisation principale sera surtout d’aider à suivre l’évolution de la situation dans chacun des pays pour lesquels il est calculé et ainsi mettre en évidence les dimensions dans lesquelles ils devraient agir", souligne ainsi Materne Maetz, économiste agricole. Il émet toutefois quelques critiques : "on peut noter qui si grosso modo les dimensions environnementale et de santé/nutrition sont couvertes de façon assez satisfaisante, il ne semble pas qu’une importance suffisante ait été accordée aux dimensions économiques, sociales et politiques de la durabilité". Il regrette notamment le "manque total de considération de l’industrie agroalimentaire dans l’indice" et du "partage de la valeur ajoutée à l’intérieur du système alimentaire". Selon lui, le fait que l'indice ait été créé par le "Barilla Center for Food & Nutrition Foundation", autrement dit "une fondation financée par l’un des plus grands agro-industriels italiens, n’est peut-être pas étranger à cette lacune."

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