"Lac de Caussade" : dans le Lot-et-Garonne, des agriculteurs au dessus des lois ?

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ENVIRONNEMENT - Dans le Lot-et-Garonne, une petite commune est depuis six mois le théâtre d'un combat entre agriculteurs et défenseurs de la biodiversité. Au centre des revendications : la création du "Lac de Caussade". La justice a ordonné l'annulation du projet de retenue d'eau il y a plus d'un mois, mais les travaux continuent illégalement. LCI.fr fait le point.

"Dans ce département, ça ne se passe pas comme ailleurs", prévient Anne Roques, juriste de France Nature Environnement (FNE). Cette fédération d'associations de défense de la biodiversité essaie depuis plusieurs mois de stopper la construction d’un barrage polémique dans le Lot-et-Garonne. En vain. Malgré les multiples décisions de justice ordonnant l’abandon pur et simple du barrage, les travaux de l'édifice sont conduits illégalement depuis trois semaines. Le syndicat départemental des collectivités irrigantes (SDCI) à l’initiative du projet, et ses différents soutiens locaux, se "moquent des lois", poursuit la juriste.

Un chantier de 20 hectares

A la genèse de ce combat entre syndicats d'agriculteurs et associations de protection de l'environnement ? Une digue de 378 mètres de large et 12,5 mètres de haut, pour barrer la vallée où coule le cours d'eau du Tolzac. L'objectif est de créer l'artificiel "Lac de Caussade" qui devrait alors contenir 920 000 m³. Un chantier de 20 hectares. Le 29 juin, la préfecture du Lot et Garonne en autorise la construction. Depuis, le barrage est au cœur d'une guerre juridique et de terrain.

Le projet "porte atteinte à 50 types d’espèces menacées différentes"

Du côté du SDCI - initiateur du projet et soutenu par le syndicat agricole "Coordination Rurale" - ce barrage avait pour objectif initial d'irriguer les champs d’une vingtaine d’agriculteurs aux alentours. "Mais plus la polémique enflait autour de la retenue d’eau, plus les syndicats ont augmenté le nombre de potentiels bénéficiaires", dénonce Anne Roques. Dans leurs dernières interventions dans la presse locale, les syndicats évoquaient la possibilité d’irriguer les terrains de 44 agriculteurs, en plus de soutenir le débit du Tolzac, en proie à la sécheresse durant l’été. L'aspect "écologique" est d'ailleurs mis en avant dans les communiqués des syndicats. En seconde position dans leur argumentaire : le soutien premier de la préfecture, et une enquête publique de mai 2018 ayant délivré un avis favorable au projet. 


Pour la FNE en revanche, ce barrage représente "l’accaparement de la ressource en eau par quelques irrigants tout en portant atteinte à 50 types d’espèces menacées différentes". Un projet "surdimensionné, destructeur de biodiversité (...) mais surtout insensé", explique Anne Roques. "Il y a déjà 6000 retenues d’eau sur tout le département !"


Un avis partagé par l'Agence française pour la biodiversité et par le ministère de l'Agriculture. Dans leur courrier à la préfecture, François de Rugy et Stéphane Travert justifient l'annulation d'autorisation par le fait "que le risque de recours contentieux sur la compatibilité du projet avec le schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) est élevé".


Autrement dit, la création d'un nouveau barrage n'est pas la meilleure solution. Le dossier du lac de Caussade, toujours selon ce courrier, devrait mieux prendre en compte "la mobilisation des retenues déjà existantes, dont beaucoup ont été construites dans les années 70 et 80 et ne sont plus utilisées", ainsi que "l'adaptation des productions agricoles au changement climatique en favorisant les économies d'eau". 

Le projet continue dans l'illégalité

Les différents acteurs ne tomberont donc pas d'accord, mais le débat devrait être clos. Et pour cause : la préfecture a bien retiré son autorisation le 15 octobre, puis la justice a définitivement enterré le projet le 13 novembre. Des travaux ont pourtant débuté la semaine suivante, et n'ont toujours pas cessé. Un correspondant local de la FNE a pu nous confier des photos des pelleteuses, encore en action jeudi 13 décembre dans la matinée. Un mois après la dernière décision de justice en faveur de France Nature Environnement.


Selon la FNE, "ce sont des salariés de la chambre d'agriculture du Lot-et-Garonne, qui ont loué des pelleteuses et gèrent le chantier eux-mêmes, sans expertise". Une version confirmée par les caméras de France 2 le 5 décembre.

Contacté par LCI, le SDCI indique "ne plus travailler sur ce dossier et ne pas avoir d’informations concernant des travaux en cours". Joint par téléphone, Coordination Rurale déclare "ne plus vouloir communiquer sur le sujet du lac de Caussade".

Un département "gouverné" par les syndicats d'agriculteurs

"Dans la région, tout le monde est choqué qu’il ne se passe rien", selon Anne Roques. Du coté du procureur de la République, il a été promis que la police de l’environnement irait sur place pour constater, mais personne n'est venu. "Cela fait une semaine." 


La raison ? "Certains agents de la police de l'environnement ont déjà reçu des menaces de mort de la part de la Coordination rurale", accuse la juriste de FNE. "Maintenant ils doivent être accompagnés par les gendarmes, ce serait trop dangereux pour eux." Une pression de la part de ce syndicat d'agriculteurs qui se ressent à tous les niveaux dans ce département.


La Coordination rurale ayant beaucoup de membres à la chambre d'agriculture du Lot-et-Garonne, ils auraient même réussi à faire réaliser ce chantier illégal "avec la moitié du budget annuel alloué à tout le département". Soit 800.000 euros. Un chiffre qui a enfin fait réagir la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), qui se sent délaissée face à de telles dépenses "pour une vingtaine d'agriculteurs". 

Désemparés et à cours de recours légaux et juridiques, France Nature Environnement espère désormais attirer l'attention des politiques. Dans un courrier à Christophe Castaner, la fédération d'associations affirme que "la volonté d’agir en violation du cadre légal et cet appel public à la délinquance depuis plusieurs mois sont graves pour l’environnement, la sécurité publique et la crédibilité de l’Etat." Elle demande ainsi au ministre de l'Intérieur "de mettre en oeuvre des mesures de police administrative très rapidement, sous astreinte, à titre de mesure conservatoire." Cet appel est pour l'instant resté sans réponse.


Suite à un tweet très largement partagé sur les réseaux sociaux, plusieurs élus d'Europe Ecologie-Les Verts et de Génération Ecologie sont néanmoins entrés en contact avec France Nature Environnement. Des soutiens bienvenus dans ce combat pour faire respecter une décision de justice. "Les langues se délient enfin", se réjouit Anne Roques. Mais le temps presse, car les pelleteuses creusent toujours.

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