Viande et réchauffement climatique : ce que disent les chiffres (et ce qu'ils ne disent pas)

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ENVIRONNEMENT - L'élevage à des fins de consommation de viande contribue, c'est un fait, au réchauffement climatique. Mais comment ? Et surtout, à quel point ? À l'occasion de la publication d'une tribune "Lundi vert" appelant à ne plus manger de viande et de poisson le lundi, LCI fait le point sur les chiffres.

La viande est-elle le détonateur qui fera exploser la bombe environnementale ? Alors que 500 personnalités appellent dans une tribune à ne plus consommer de viande et de poisson le lundi, l'impact de l'élevage sur le réchauffement climatique est en tout cas avéré, et les initiatives se multiplient pour inciter la population à consommer moins de viande. Mais tous les types d'élevages ne se valent pas et les chiffres font parfois l'objet d'interprétations erronées sur l'impact de cette production.

Reste que, selon le dernier rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), publié en 2013, l'élevage de bétail dans le monde était responsable en 2005 de 14,5% des émissions de gaz à effet de serre (GES) liés aux activités humaines (on parle de GES d'origine anthropique). La production de viande et de produits laitiers émet par ailleurs environ la moitié des GES liés à l'alimentation dans le monde. Ces GES sont le gaz carbonique (CO2), le protoxyde d’azote (N2O) et le méthane (CH4).

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L'élevage ne produit pas plus de gaz à effet de serre que les transports (même s'il en produit énormément)

Une première précision s'impose : ce chiffre de 14,5% a été interprété de manière erronée par plusieurs médias, qui affirmaient que l'élevage rejette plus de GES que le secteur des transports (dont la part est évaluée à 14% des GES par le Giec, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Des chercheurs de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) expliquent pourtant que ces deux chiffres ne sont pas comparables : "Le calcul pour l'élevage émane de la FAO, sur le modèle des analyses de cycle de vie, qui inclut diverses dimensions de l'élevage (par exemple le transport des bêtes, ndlr). Alors que le calcul pour les transports, qui émane du Giec, ne prend en compte que les émissions de GES des véhicules en circulation. Par la méthode d'analyse de cycle de vie, cette valeur serait beaucoup plus élevée."

Une autre étude du World Ressource institute, qui utilise un unique système de mesure permettant les comparaisons, estime que la part de l'élevage dans les émissions de GES est de 5,4%, contre 13% pour le secteur des transports. Ce dernier est d'ailleurs le secteur le plus émetteur de GES, suivi par la déforestation, la consommation énergétique des bâtiments résidentiels, les industries manufacturières, les industries pétrolières et gazières, la consommation des bâtiments tertiaires, puis l'élevage. Cela dit, ces secteurs économiques sont tous interdépendants, et il est évident qu'on ne peut pas faire d'élevage sans transports, sans bâtiments, ou sans pétrole...

Des émissions de gaz à effet de serre qui se répètent tout au long de la filière de production

L'élevage, on l'a compris, émet donc des gaz à effet de serre tout au long de sa filière de production. La FAO montre comment se répartissent, au niveau mondial, les émissions de GES tout au long de ce processus d'élevage et de transformation des bêtes. On observe notamment que c'est l'alimentation des bêtes qui émet le plus de GES, suivie par la "fermentation entérique", c'est-à-dire les rots et flatulences des ruminants, qui émettent l'essentiel du méthane (CH4) de la filière. 

Autre précision, à propos du méthane cette-fois : ce gaz, qui contribue à environ un tiers du réchauffement climatique, est émis en bien plus petite quantité que le gaz carbonique (CO2), mais il retient en revanche 84 fois plus de chaleur que celui-ci. C'est donc un gaz très réchauffant, mais sa durée de vie dans l'atmosphère n'est que de 12 ans, contre environ 100 ans pour le CO2. 40% du méthane dans l'atmosphère est issu de sources naturelles, contre 60% issu des activités humaines, et en premier lieu de la fermentation entérique (30% des sources anthropiques).

En termes de gaz à effet de serre, tous les élevages ne se valent pas

Évaluer les émissions de gaz à effet de serre de l'élevage demande de différencier les différents types d'élevage, en fonction de l'animal concerné, de son alimentation, de sa provenance, de son environnement, et plus largement de toute la chaîne de production qui transforme cette bête en morceaux de viande.

Commençons par les différentes espèces animales : comme le montre la FAO sur une plaquette en ligne (voir ci-dessous), une même quantité de protéine animale n'a pas engendré la même quantité de GES, selon si elle est issue de viande bovine, de lait de vache, d'un morceau de porc ou d'un œuf de poule.

Ainsi, 77% du méthane émis par la fermentation entérique est issu des bovins (à viande ou laitiers), contre 9% pour les petits ruminants (comme les chèvres). Mais l'empreinte carbone de chaque animal ne dépend pas que de la teneur en méthanes de ses flatulences. Elle dépend, par exemple, de la distance nécessaire pour transporter la viande de la ferme à l'assiette. Et elle dépend surtout, comme on l'a vu plus haut, de l'alimentation nécessaire aux animaux.

L'alimentation du bétail, nerf de la guerre

C'est en particulier sur ce sujet de l'alimentation animale que le débat sur l'élevage peut conduire à des erreurs d'analyse. En effet, la FAO estime qu'environ 70% de la surface agricole mondiale et 40% de la production de céréales sont utilisés pour nourrir le bétail. Pourtant, l'élevage ne permet de produire que 18% des calories nécessaires et 37% des protéines au niveau mondial, selon une étude publiée dans Science. Autre manière de voir le problème, selon les mots Hervé Guyomard, directeur de recherche à l'INRA  : "Il faut 3 calories végétales pour produire 1 calorie de poulet, 7 pour une de cochon et 9 pour une calorie bovine."

Ainsi, en accaparant les terres cultivables, l'élevage "gâcherait" en quelque sorte les ressource agricoles et engendrerait des émissions de GES liées à l'exploitation de ces terres. La production d'engrais est en effet très gourmande en ressources fossiles. Sans compter le carburant nécessaire aux machines agricoles, ou au transport de la production alimentaire jusqu'aux élevages. Sans compter que cette agriculture destinée à l'élevage entraîne une captation des ressources en eau, dans des zones qui sont parfois en situation de stress hydrique. Et sans compter, enfin, la déforestation nécessaire à toutes ces surfaces agricoles, causant une baisse de la quantité de dioxyde de carbone absorbé.

Selon la FAO, 91% des terres "récupérées" dans la forêt amazonienne servent aux pâturages ou à la production de céréales - en premier lieu le soja - qui nourriront le bétail. Au niveau mondial, ce chiffre est inférieur mais quand même substantiel, car environ 80% de la déforestation mondiale est causée par l'agriculture, dont une partie minoritaire sert à l'agriculture de subsistance pour les humains.

L'élevage "traditionnel", la solution (malgré un prix final plus élevé) ?

L'élevage accapare énormément de terres et de ressources par rapport à ce que la filière fournit aux humaines, mais le débat ne s'arrête pas là. Des chercheurs de l'Inra tempèrent ce constat : "Dire que l'élevage utilise 70% des terres agricoles n'est pas faux, mais on doit préciser aussitôt qu'il s'agit essentiellement de terres non labourables composées de prairies et de zones herbeuses". D'autant plus que ces prairies "sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Ils stockent plus de carbone, sont 20 fois moins sensibles à l'érosion et filtrent mieux les eaux".

L'Inra rappelle également que "plus de 70% de la ration des ruminants est composée de fourrages (herbe, foin, ensilage, enrubannage) non consommables par l'homme, et que cette herbe provient de prairies qui ont un fort potentiel de fixation du carbone". Ainsi, toutes les terres utilisées par l'élevage ne seraient pas transformables pour en faire des céréales ou des légumes destinés à l'homme. Et ces terres, entretenues par des bêtes en pâturage, peuvent même préserver la biodiversité et stocker du carbone.

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Elevage : le circuit court gagne du terrain

Le niveau d'émissions de GES de l'élevage dépend donc de la nature de l'élevage. Entre un élevage intensif, qui concentre les bêtes sur une petite surface et nécessite des importations de nourriture, et un élevage extensif, dans lequel les bêtes se nourrissent plutôt de la prairie sur laquelle elles vivent, il y a une grande différence.

C'est le sens de la tribune d'Anne-Cécile Suzanne, éleveuse française en polyculture-élevage, qui défend dans Le Monde "l'élevage traditionnel français", c'est-à-dire un élevage qui "repose très majoritairement sur un système extensif de prairies naturelles, captant de façon significative les émissions de CO2". Mais, admet-elle, ce mode d'élevage augmente le prix de la viande et nécessite quand même, s'il est généralisé, une baisse de la consommation de viande en France. L'équation est d'autant plus complexe que la France est une exception dans un monde où l'agriculture intensive devient la règle et où la demande en viande devrait augmenter de 60% d'ici 2080, selon la FAO.

15.000 litres d'eau pour 1 kg de bœuf, vraiment ?

L'Inra rétablit enfin la vérité autour d'un chiffre très souvent utilisé dans les articles sur la viande bovine. Il faudrait en effet "15.000 litres d'eau pour produire 1 kg de viande de bœuf". En captant autant d'eau, l'élevage provoquerait un stress hydrique dans de nombreuses zones déjà touchées par le réchauffement... "Mais ce chiffre, indique l'institut, est obtenu par la méthode de 'water footprint' (empreinte eau) [qui] englobe l'eau bleue (eau réellement consommée par les animaux et l'irrigation des cultures), l'eau grise (eau utilisée pour dépolluer les effluents et les recycler) et l'eau verte (eau de pluie). Or cette méthode a été conçue pour des sites industriels et ne tient pas compte des cycles biologiques."

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"En réalité, poursuit l'institut, 95% de cette empreinte eau correspond à l'eau de pluie, captée dans les sols et évapotranspirée par les plantes, et qui retourne de fait dans le cycle de l'eau. Ce cycle continuera même s'il n'y a plus d'animaux. La communauté scientifique considère qu'il faut entre 550 à 700 litres d'eau pour produire 1 kg de viande de bœuf." L'Inra précise même qu'il ne faudrait que 50 litres d'"eau utile", définie comme la "quantité d'eau dont est privée la ressource, pondérée par un facteur de stress hydrique régionalisé : la perte d'un litre d'eau n'a pas le même impact dans le désert qu'en montagne par exemple".

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