Massacre de dauphins aux îles Féroé : mais quelle est cette tradition du "grindadráp" ?

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SOUFFRANCE ANIMALE - Les chasses aux dauphins-pilotes où "grindadráp" se déroulent chaque année aux Iles Féroé. Mardi 27 aout, 98 cétacés ont été tués pour leur viande, pourtant nocive car polluée. Cette tradition ancestrale du petit archipel d'Europe du Nord soulève l'indignation des ONG et des internautes.

Mardi 27 août se tenait aux Iles Féroé un nouveau "grindadráp", une mise à mort de plusieurs dizaines de dauphins globicéphales, ou dauphins-pilotes. Après avoir été rabattus sur le rivage par des bateaux, 98 cétacés ont été tués à l'arme blanche par les Féroïens les attendant sur le rivage. Selon l'ONG Sea Shepherd, "c'est déjà le onzième massacre de 2019, portant à 641 le nombre de dauphins tués depuis janvier".

Tradition centenaire... et écologique ?

Chaque année, entre 800 et 1000 dauphins sont tués sur cet archipel d'îles du nord de l'Europe, mais les massacres s'intensifient durant l'été. Cette tradition ancestrale et la viande de dauphin-pilotes ont permis aux Féroïens de survivre sur leur territoire enclavé. Les habitants des Iles Féroé - désormais sous le protectorat du Danemark - ont aujourd'hui un des niveaux de vie les plus élevés d'Europe. Né d'un besoin alimentaire, le "grind" est donc désormais pratiqué pour son aspect culturel, de façon légale. Les autorités féroïennes, qui préparent et encadrent les grind, défendent pourtant que c'est une chasse "écologique et respectueuse".

Une chasse écologique, car "les dauphins font partie des ressources vivant dans nos eaux", explique Høgni Hoydal, le ministre de la Pêche des Iles Féroé. "Nous considérons notre législation et tout notre système de chasse des cétacés comme le mode d'exploitation le plus durable qui soit", ajoute-t-il auprès de l'AFP. Par son aspect local, le ministre estime que ces abattages sont "bien mieux [en terme d'empreinte carbone, notamment] que l’importation d’autres types de viandes, comme le bœuf ou le poulet".

Et cette chasse serait respectueuse, car "tous les animaux tués le sont pour leur viande : elle est mangée, et leur graisse est aussi extraite", assure Silas Olofson, un habitant des Iles Féroé interviewé l'été dernier par France24. Ainsi, les animaux ne seraient pas tués en vain. Aux Iles Féroé, où il est difficile de faire pousser des légumes hormis des pommes de terre, "la viande de dauphin constitue une part importante des vivres, même s’il faut reconnaître que la situation économique actuelle est bien meilleure qu’avant", continue Silas Olofson. 

"Nous importons aussi de la viande d’autres pays, comme d’Islande, mais c’est très mauvais pour l’environnement à cause de la pollution des transports en bateau ou en avion. En Europe, les gens sont habitués à consommer de la viande achetée sous plastique, dans un supermarché. Et ça leur va très bien, car ils n’ont pas besoin de penser à la réalité des abattoirs. Mais ici nous vivons au milieu de nulle part et il est nécessaire que nous nous procurions une bonne partie de notre viande nous-mêmes. C’est une partie de notre culture", rapporte encore le Féroïen.

Une viande impropre à la consommation

Autre aspect culturel de cette tradition : le partage. Après la mise à mort organisée par les bateliers, pêcheurs et chasseurs, la viande est distribuée à la population locale, sans jamais être commercialisée. En cas de petite récolte, les chasseurs de dauphins se partagent la viande entre eux. Dès qu'il y en a davantage, les hôpitaux et les personnes âgées en profitent en priorité. Et plus la chasse est bonne, plus les villages voisins de celui où s'est déroulé le grind sont approvisionnés.

Or, la consommation de cette viande est fortement déconseillée par les services sanitaires des Iles Féroé. La pollution des eaux par les activités industrielles a, en effet, largement contaminé ses habitants. La viande des dauphins-pilotes présente une très haute teneur en mercure et en polluants organiques persistants (POP). Selon plusieurs études, ces substances affecteraient négativement le développement intellectuel et neurologique des humains, et affaibliraient leur système immunitaire. Pál Weihe, le directeur du département de médecine et de santé publique des Iles Féroé, est aussi médecin sur l'archipel depuis plus de trente ans. Dans le documentaire The Island and the Whales de Mike Day, il a longuement décrit les effets de cette viande polluée sur la population, de l'augmentation des risques de la maladie de Parkinson à la diminution des facultés cognitives chez les enfants. Des effets connus depuis une vingtaine d'années. 

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Après une étude entamée en 1986 sur des centaines d'enfants, Pál Weihe avait d'abord recommandé en 1998 de limiter la consommation de viande de dauphin-pilote à un ou deux repas par mois, avec abstention complète pour les femmes enceintes ou projetant de l'être. Puis la nocivité ayant été scientifiquement prouvée, cette recommandation a été étendue à l'ensemble de la population féroïenne. Aussi, depuis 2008, les autorités de la santé publique de l’archipel ont fermement pris position contre les repas de dauphins-pilotes - sans se prononcer pour autant sur le grindadráp.

"En manger est si problématique pour la santé des Féroïens que nous leur avons demandé de faire ce sacrifice culturel. Car c'est un sacrifice de ne plus consommer cette nourriture traditionnelle", explique Pál Weihe à l'AFP. "Si les Anglais devaient arrêter de manger du bacon au petit-déjeuner, ce serait un pan de leur culture qui disparaîtrait. La viande de dauphin fait vraiment partie de notre mode de vie, de notre identité, de notre culture", souligne-t-il. "Je ne dis pas qu'il ne faut pas les tuer, je ne me mêle pas de ça. Je dis juste qu'il ne faut pas en manger, mais comme la seule raison de les tuer est alimentaire, ça signifie que certains ne m'écoutent pas".

Mort rapide et contrôlée... ou souffrance animale ?

Les dauphins-pilotes sont piégés par des bateaux au large, qui les forcent à nager en direction du rivage. Arrivés en eaux peu profondes, ils se blessent contre le sol et sont à la merci des chasseurs. En déroutant tout un banc de dauphins, aucune distinction sur l'âge n'est possible : de nombreux bébés et des femelles gestantes font donc partie des victimes.

Les chasseurs assurent néanmoins que "tout est mis en œuvre afin d'éviter à l’animal de souffrir" et que leur mort est "la plus humaine et rapide possible". Auparavant tués au harpon ou avec des couteaux, les dauphins sont désormais exécutés avec un hameçon spécial. Une fois placé dans l’évent - l'orifice leur permettant de respirer - il permet d'introduire une longue lame dans le cétacé pour lui couper la moelle épinière. Selon les pratiquants de cette chasse, cette technique "ne prend que quelques secondes" et tue instantanément le dauphin, ce qui constitue leur premier argument contre les accusations de souffrance animale. Second argument : "Seuls ceux qui ont participé à un entraînement spécifique pour tuer les baleines ont le droit d’y prendre part". Des cours dispensés par les autorités locales permettent ainsi de connaître l'anatomie des dauphins, et d'apprendre comment utiliser les différents outils pour les tuer. Une fois sur place, seuls ceux disposant d'une carte officielle sont autorisés à participer au grind.

Il est inenvisageable que ces animaux ne souffrent pas- Elodie, bénévole Sea Shepherd

Du moins sur le papier. Selon Elodie, bénévole Sea Shepherd : "Hier [mardi 27 août], ceux formés et habilités avaient des gilets jaunes, mais au bout d'un moment, d'autres habitants les ont rejoints et ont aussi tué des dauphins". Même d'après les habitants présents, "ce n'était pas un grind 'très propre'", rapporte-t-elle.

La militante ajoute qu'il est "inenvisageable" que cette mise à mort se fasse sans souffrance pour l'animal. "Certains adultes sont très gros, ils se débattent, ils n'y arrivent pas toujours du premier coup. On entend les cris, on les voit remuer et taper de la queue pendant plusieurs minutes après avoir été hameçonnés", raconte-t-elle. "En plus, les chasseurs les tuent par cinq ou six, mais ils sont une centaine derrière, à voir leur famille se faire massacrer. Ils savent très bien ce qui se passe, ils stressent, avant même la souffrance physique, il y a une souffrance psychologique".

Malgré cela, les adeptes de cette chasse "ne voient pas pourquoi [ils] devrai[ent] arrêter de chasser les dauphins-pilotes". "On n'a rien à cacher. Si c'était une espèce protégée, on ne le ferait pas", assure Bjartur Torhal dans un reportage d'Aj+ France. Avant de confier : "J'ai peur que la prochaine génération d'enfants des Iles Féroé ne sache rien de cette tradition". Le grind, en plus d'être combattu depuis des années par les associations de défense animale, est de plus en plus décrié par l'opinion publique internationale.

Les ONG empêchées d'agir par l'armée danoise

Ces dauphins sont protégés dans les eaux de l’Union européenne et le Danemark est signataire des conventions de Bern et de Bonn, signées en 1979, qui protègent les mammifères marins. Pourtant, l'abattage des dauphins globicéphales est toléré et défendu par les autorités danoises.

Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France, était en charge de la dernière opération maritime GrindStop en 2014. Le gouvernement des Iles Féroé déclarait avoir bloqué le navire de l'ONG "en se basant sur la législation sur l'immigration et dans l'intérêt du maintien de la loi et de l'ordre". Dans le même communiqué, mentionné par le Guardian, était précisé : "Les dernières semaines, des activistes anti-chasse à la baleine représentant le groupe de défense des droits des animaux Sea Shepherd ont délibérément tenté de perturber l'activité légale et réglementée consistant à tuer des globicéphales pour se nourrir aux îles Féroé, ce qui a conduit à l'arrestation, aux poursuites et à l'expulsion des Iles d'un certain nombre de ces militants". Depuis, les bateaux de l'ONG sont systématiquement arrêtés par l'armée danoise.

"Quand on est contraint, comme je viens de le faire, d'assister impuissant au massacre de ces familles entières de dauphins, c'est finalement plus envers le Danemark qu'envers les Féroïens que va mon ressentiment", a déclaré la présidente de l'ONG mardi 27 août sur Facebook. "Les Féroïens s'accrochent à une tradition obscure issue d'un autre âge mais qu'ils considèrent comme faisant partie de leur identité. Le gouvernement danois lui est bien plus cynique, ses motivations sont purement politiques". Selon elle, le Danemark "cherche avant tout à calmer les velléités d'indépendance d'un archipel dont il convoite les importantes richesses maritimes".

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Lamya Essemlali estime encore que "face à des intérêts économiques colossaux, les dauphins ne font pas le poids et pour montrer aux Féroïens qu'ils peuvent compter sur le gouvernement danois pour défendre leurs traditions, ce dernier n'hésite pas à mobiliser ses frégates militaires contre des activistes pacifiques". Face à ces accusations, l'ambassade du Danemark en France a répondu à LCI que "les questions maritimes sont un domaine de responsabilité réglementé par les îles Féroé, qui ont leur propre Parlement et adoptent elles-mêmes les règles dans ce domaine. Cela est dû à la loi sur l'autonomie de 1948 et l’accord d’autonomie de 2005".

Elodie, bénévole à Sea Shepherd, nous confirme que leurs multiples plaintes déposées auprès du Danemark et de la Commission européenne ont été déboutées par des "fins de non-recevoir". En droit, cela désigne tout moyen qui tend à faire déclarer l'adversaire irrecevable en sa demande. "Autrement dit, c'est circulez y'a rien avoir, ils font la sourde oreille", regrette la militante des océans.

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