Rapport du Giec sur l'état des sols : "de nombreuses solutions peuvent être mises en œuvre immédiatement"

Rapport du Giec sur l'état des sols : "de nombreuses solutions peuvent être mises en œuvre immédiatement"
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INTERVIEW - Le rapport thématique des experts de l'ONU sur le climat (GIEC) a été rendu public ce jeudi 8 août. Celui-ci fait le point sur l'état des terres, les impacts des changements climatiques, mais aussi sur la façon dont la modification de l'usage des terres joue sur le climat. L'éclairage de Nathalie de Noblet-Ducoudré, directrice de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (LSCE), qui a contribué au rapport.

Au terme d'une session marathon à Genève, les Etats ont approuvé mercredi le rapport du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sur l'utilisation des terres qui a été rendu public ce jeudi 8 août, avec en toile de fond la nécessité d'assurer la sécurité alimentaire d'une population croissante et la lutte contre le réchauffement. L'une des auteures du rapport, Nathalie de Noblet-Ducoudré, directrice de recherche au LSCE (Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement) détaille pour LCI les conclusions du rapport. 

LCI - Que faut-il retenir du rapport ?

Nathalie de Noblet-Ducoudré - Ce qui me semble déjà important, c’est qu'il s'agit du premier rapport du Giec qui ne s’intéresse qu’aux surfaces continentales ou aux surfaces émergées. C’est-à-dire, là où nous les hommes, vivons. Ce rapport liste l’ensemble des pressions que subissent ces terres émergées, à la fois par nos actions directes et par des actions indirectes. Il traite à la fois de la contribution de ces terres émergées au changement climatique passé, de leur contribution potentielle à l’atténuation du changement climatique à venir, et il propose un ensemble de solutions pour lutter. Ses 4 grands thèmes sont : la désertification, la dégradation des terres, la sécurité alimentaire, et l’atténuation du changement climatique.

Ce rapport nous donne des chiffres sur les pressions qui s’exercent sur ces terres. Et parmi ces pressions, on sait par exemple qu'un quart de nos terres émergées est déjà considéré comme dégradé. En outre, trois quarts des terres subissent notre exploitation, c’est-à-dire l'agriculture, les pâturages, l’exploitation forestière, l’urbanisation… Et deux tiers des forêts mondiales sont gérées par l'homme. Aujourd’hui, moins d'un quart de ces terres émergées est donc libre de l’influence humaine directe. Depuis 1961, l’utilisation des fertilisants a été multipliée par 9. Les volumes d’eau utilisés pour l’irrigation ont été multipliés par 2 et la quantité de bois récolté a augmentée de 50%. 

Aujourd’hui, moins d'un quart de ces terres émergées est libre de l’influence humaine directe- Nathalie de Noblet-Ducoudré

Il faut aussi réaliser qu'aujourd’hui, le réchauffement à l'échelle mondiale est de 0,87 degrés Celsius. Mais il est de 1,53 degrés Celsius sur les continents, sur nos lieux de vie. La France est à peu près dans cette moyenne-là. Cela représente presque un doublement du réchauffement sur les continents par rapport à la planète dans son ensemble. Ces chiffres sont importants car ils donnent la mesure de notre empreinte directe et indirecte sur nos lieux de vie. C’est la première fois dans l’histoire du Giec que tous ces chiffres sont écrits et apparaissent très clairement. 

LCI - Quelles sont les conséquences de l'exploitation de nos terres ? 

Nathalie de Noblet-Ducoudré - On a déjà des conséquences sur la sécurité alimentaire puisque dans de nombreuses régions tropicales, les rendements de plusieurs cultures ayant commencé à diminuer. On sait que dans plusieurs pays du monde, il y a une augmentation du développement des maladies et des parasites dans l’agriculture mais aussi dans les forêts. 

Si l'on pense à la dégradation des terres par l’érosion (qui entraîne un manque de fertilité), elle est 10 à 20 fois plus importante que la capacité de restauration des sols et ce, dans les zones non labourées. Dans les zones semi-arides, on a mesuré qu’entre 1961 et 2013, les surfaces en état d'assèchement augmentent d’environ 1% par an.

LCI - Quelles sont les conclusions apportées par le rapport ?

Nathalie de Noblet-Ducoudré - Il y a un côté très positif dans ce rapport car il stipule que de nombreuses solutions ont déjà été identifiées et peuvent être mises en œuvre immédiatement. Par exemple, si l'on raisonne en termes de déforestation, de destruction des zones humides, de destruction des tourbières, cela constitue aujourd’hui 10 à 15% d’émissions totales de carbone anthropique. Si l'on arrête la déforestation, on retient 10 à 15% des émissions. Un autre exemple : les pertes agricoles et les pertes alimentaires. Ces dernières contribuent à un relargage de CO2 dans l’atmosphère d’à peu près 8 à 10%. Les pertes et les déchets représentent un quart de la production alimentaire mondiale. 

Le rapport propose des solutions d'évitement. Si l'on évite la déforestation, si l'on évite les pertes alimentaires, si l'on évite la destruction des zones humides et des tourbières, on a déjà une contribution positive aux émissions de CO2. Ce sont des actions raisonnées, pas la mise en œuvre d’autres processus. Après, bien sûr, il est question d'améliorer la gestion de nos systèmes agricoles, de nos parcs forestiers, le déploiement de l'agro-foresterie, la gestion des feux… Ce sont des options qui vont nous permettre non seulement de réduire nos émissions de CO2 mais aussi de stocker du carbone durablement dans les sols. 

De nombreuses solutions ont déjà été identifiées et peuvent être mises en œuvre immédiatement.- Nathalie de Noblet-Ducoudré

Ce que je trouve très positif, c’est que la plupart des options proposées ont des retombées positives. Si l'on met en oeuvre la reforestation, on permettra d'absorber du CO2 et donc d'atténuer le changement climatique. Mais l'on va aussi éviter la dégradation des terres, favoriser le développement de la biodiversité et réduire les température à l’échelle de nos lieux de vie. On va également réduire l’amplitude des événements extrêmes, comme les canicules.

Ce rapport insiste bien sur l’importance de démarrer au plus vite, de mettre en œuvre ces actions qui existent déjà à petite échelle. Plus on attend et moins ces méthodes seront efficaces. On est souvent attaqué sur des aspects économiques, mais nous montrons aujourd'hui le coût de l’inaction dépasse de un à deux ordres de grandeurs le coût des mesures immédiates. Investir maintenant peut rapporter. 

LCI - En quoi cela peut-il influer sur nos modes de vie ?

Nathalie de Noblet-Ducoudré - Dans notre vie quotidienne, nos déplacements bien sûr contribuent aux émissions à effet de serre. Mais ce rapport met en évidence, pour nous consommateurs, le fait que les déchets alimentaires contribuent de manière très importante aux émissions de gaz à effet de serre et à la dégradation des terres.

Ensuite, ce rapport fait un état des lieux des préférences alimentaires, en montrant que celles qui favorisent une forte proportion de céréales, de noix, de légumes, de fruits de saison, ont une empreinte carbone inférieure à celles qui privilégient la viande. Il ne faut pas oublier que la moitié de nos émissions de méthane proviennent des ruminants et des rizières. Nos choix de consommation vont avoir un impact sur nos émissions de gaz à effet de serre. En faisant évoluer nos choix de consommation, nous pouvons avoir un impact positif.

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