Réchauffement climatique : pourquoi certains glaciers continuent-ils de grandir ?

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À LA LOUPE - Les glaciers sont-ils en train de fondre ou, au contraire, gagneraient-ils, contre toute attente, en vigueur ? Une publication largement partagée sur les réseaux sociaux sème le trouble. Nous nous sommes penchés sur cette question.

Les scientifiques alertent, année après année, sur la disparition inéluctable des glaciers. Victimes du réchauffement climatique, ceux-ci ont perdu plus de 9 000 milliards de tonnes de glace depuis 1961, augmentant ainsi les niveaux d’eau de 27 millimètres, d’après une dernière étude publiée en avril 2019.  


Pourtant, sources à l'appui, certains minimisent ce constat, voire le nient totalement. D'après une publication largement partagée sur Internet, la disparition annoncée des glaciers serait largement surestimée. L'article, paru le 21 juillet, appuie ses arguments sur des cas contraires, en présentant des glaciers qui seraient, eux, en plein croissance. Que faut-il en penser ? Nous nous sommes penchés sur la question avec les glaciologues Etienne Berthier, du CNRS et de l’université de Toulouse et Antoine Rabatel, chercheur au Laboratoire de glaciologie de l'université de Grenoble.

La publication prend pour décor le Glacier National Park, dans le Montana. Dans cette zone touristique, des panneaux annonçant la disparation des glaciers en 2020 auraient été retirés car... les glaciers seraient toujours là. "Les glaciers les plus célèbres du parc, comme les glaciers Grinnell et Jackson, se sont même développés depuis 2010 et n’ont en aucun cas diminué", affirme l'article. Une manière de nier les effets du réchauffement climatique.


"Le message qui avait été donné dans les années 2000 comme quoi les glaciers allaient tous disparaître dans ce parc d'ici 2020 était sans doute trop caricatural et pas assez prudent. Je doute que ce soit un scientifique qui ait fait passé un tel message," répond Antoine Rabatel. "Les glaciers du Glacier National Park ont fortement diminué, les photos du Grinnell glacier le montrent clairement, poursuit le spécialiste. Même s'il est possible que ces glaciers aient connu un petit répit dans leur perte de masse contemporaine à l'occasion d'une ou quelques années avec de fortes chutes de neige, il faut se concentrer sur les tendances pluriannuelles."


Dans le cas des glaciers nord-américains, le constat est sans appel : ils sont en train de disparaître, comme le démontre le dernier rapport du World Glacier Monitoring Service [le Bureau mondial de surveillance des glaciers, ndlr]. Au sein de cette organisation internationale, les glaciologues du monde entier mettent en commun leurs observations et établissent ainsi la mesure de la masse globale des glaciers. Leurs calculs prennent en compte l'accumulation de neige - gain de masse - et de la fonte - perte de masse - au cours d'une année donnée. Résultat : depuis 1990, l’ensemble des grandes régions glaciaires du monde connaissent une perte de masse, un phénomène qui s’accélère d’année en année. 

"L'anomalie du Karakorum"

Toutefois, malgré la perte de la surface enregistrée à l'échelle mondiale des glaciers, certains d'entre eux échappent en effet à ce déclin. Un phénomène que l’on peut observer en Asie, plus spécialement dans le massif du Karakorum à l’Ouest de l'Himalaya, à la frontière chinoise, indienne et pakistanaise.

Ce massif a même donné son nom à ce phénomène, on parle de "l'anomalie du Karakorum".  "Les glaciers présents dans le Karakorum représentent 20.000 km² de surface à une altitude très élevée", explique Etienne Berthier. Le massif abrite notamment le K2, deuxième plus haut sommet du monde avec 8 611 mètres. Une situation similaire de stabilisation des glaciers est également observée plus à l'est, au sein du Plateau du Tibet dans le massif du Kunlun, pour surface estimée à 10.000 km².  D'autres cas sont à noter très localement à travers le monde, comme nous l'explique Antoine Rabatel. "Il y a l'exemple du glacier Pie XI, un des émissaires du Champ de Glace Sud de Patagonie, qui gagne de la masse alors que tous les autres sont en perte, qui plus est accélérée." 

Pour les massifs du Karakorum et du Kunlun, les scientifiques ne s’accordent toujours pas sur une explication définitive à leur résistance au réchauffement de la planète. "Nous manquons de données sur le long terme dans ces régions reculées et peu accessibles, notamment pour les relevés de température et les mesures de précipitation",  reconnait Etienne Berthier.


Toutefois, plusieurs pistes existent pour expliquer cette "anomalie". "Nous observons une hausse des précipitations due à une plus forte humidité, en raison du réchauffement climatique. A très haute altitude, ces précipitations se traduisent d'abondantes chutes de neige, ce qui renforce les glaciers", avance Antoine Rabatel. Un glacier est une masse de glace formée par le tassement de couches de neige successives. Ainsi, plus de neige signifie de meilleures conditions pour la survie du glacier. 

L'augmentation des précipitations au Karakorum entraîne également un deuxième phénomène, comme nous le détaille Etienne Berthier : "La hausse des températures en été, couplée d’un plus fort taux d'humidité, provoque la formation de nuages." Une nébulosité qui agit comme un écran entre les glaciers et les rayons du soleil. "Au final, la température sous les sommets diminue et les glaciers se retrouvent dans un environnement plutôt favorable."


Dans le cas du glacier Pie XI observé par Antoine Rabatel en Patagonie, le glaciologue avance une explication. "Cette exception est liée à un contexte morpho-topographique très particulier, avec un bassin d'accumulation à haute altitude directement exposé aux précipitations provenant du Pacifique. A cet endroit, cela se traduit par la chute de dizaines de mètres de neige" sur une année.

"L'exemple de quelques glaciers ne peut pas être généralisé"

Ces cas permettent-ils de remettre en cause les observations mondiales de la disparition des glaciers ? Certainement pas, nous répondent de concert les deux glaciologues. "Ce sont des cas exceptionnels et qui ne sont absolument pas représentatifs, rappelle Antoine Rabatel. Il suffit de regarder la tendance mondiale et sur des données décennales. L'exemple de quelques glaciers ne peut pas être généralisé". 


Etienne Berthier va plus loin. Pour lui, les climatosceptiques, auteurs de ces rumeurs sur la bonne santé des glaciers, effectuent volontairement des raccourcis. "C'est de la mauvaise foi. Cela consiste à chercher une exception pour appuyer une idéologie. Il ne faut pas s’imaginer que les conclusions sur la disparition des glaciers sont tirées par un petit groupe restreint d’experts. C’est le résultat d’un partage de données entre glaciologues et des spécialistes d’autres disciplines, avec à la fois des relevés effectués sur le terrain et par observation satellite." 

Pour ceux qui douteraient encore de la disparition des glaciers, il est toujours possible de vérifier, massif par massif, la perte de volume au sein du rapport détaillé du World Glacier Monitoring Service. Ou, plus simple, de comparer des anciennes photographies de glacier avec ce que l’on peut observer au même endroit aujourd’hui...

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