La pénurie d’eau menace-t-elle l’activité des centrales nucléaires ?

Planète
ATOME- Ce mercredi, 64 départements sont concernés par des mesures de restrictions d'eau face à la sécheresse des sols et des cours d'eau. Parmi les usages de ce bien commun : le refroidissement de nos réacteurs nucléaires. LCI s'est donc interrogé sur les conséquences d'une pénurie sur les centrales.

Chaque jour, un nouveau nom s’ajoute à la liste. Celle des départements qui font face à une insuffisance des ressources en eau. Selon le site ministériel Propluvia, qui recense tous les arrêtés de restriction d'eau, ce mercredi 17 juillet, 64 départements ont dépassé le simple degré de vigilance en matière de sécheresse. Et bon nombre d’entre eux ont enclenché le niveau de crise, qui oblige un arrêt des prélèvements "non prioritaires" tels que ceux pour l’agriculture. Un souci de taille. Sauf qu'au-delà de son apport essentiel aux cultures, ce bien commun qu'est l'eau alimente également nos centrales nucléaires. Des centrales pour l'heure indispensables au fonctionnement du pays. 


Alors, faut-il s'inquiéter de l'impact de la sécheresse sur les réacteurs ? Quels risques la pénurie leur fait-elle courir ? Faut-il s’attendre à un "blackout" cet été ? LCI fait le point.

Des réacteurs en danger faute d'eau suffisante ?

Le 1er juillet 2019, le JDD tirait la sonnette d’alarme en estimant que "les centrales nucléaires sont menacées par la pénurie d’eau". Une crainte de nouveau exprimée ce mercredi matin par un élu écologiste. Le vice-président du conseil régional Centre-Val-de-Loire, Charles Fournier, parle alors un "énorme problème". "Vous avez un débit de la Loire qui descend et qui flirte avec la limite minimum pour pouvoir maintenir nos centrales en sécurité", alerte-t-il sur France Inter. Il faut dire que pour refroidir ses quelque 58 réacteurs, une grande quantité d’eau est nécessaire à EDF.


L'entreprise peut cependant compter sur d'autres moyens pour soutenir sa production. Un attaché de presse au sein du groupe, nous explique ainsi qu’une centrale telle celle de Civaux, normalement dépendante de la Vienne, est en mesure d'anticiper "l’impossibilité de disposer de cette eau pour le refroidissement des installations". Le cas échéant, "des réserves d’eau importantes sont prévues", comme le lac de Vassivière, qui a profité de l’hiver pour reconstituer ses réserves. 

C'est l'Etat qui arbitre le partage de l'eau

Une alternative qui peut toutefois mettre à mal les autres activités liées au lac directement ou non, du tourisme à l’agriculture en passant par la simple consommation d’eau potable. Comme le notait un reportage de France Bleu Creuse, il était devenu à "l’extrême limite du navigable" à l'automne 2018. Une critique qui agace le service de presse contacté par LCI, qui rappelle qu'en plus de travailler en "collaboration" avec l’ensemble des acteurs du territoire, "EDF ne décide pas de garder de l’eau", "c’est l’Etat qui est prioritaire de ce bien, et c’est lui qui en arbitre le partage !"

Des centrales fermées à cause de la hausse de la température ?

En réalité, la vraie question n’est pas tant celle du manque d’eau - Palo Verde, la plus grande centrale des Etats-Unis, est bien située en plein désert - que de son rejet dans les fleuves après avoir été utilisée. Car après avoir refroidit les infrastructures, l’eau évacuée est plus chaude qu'au moment du prélèvement. Et lorsque le fleuve n’est pas assez abondant, ce rejet entraîne une élévation de sa température, pouvant devenir un danger pour la faune et la flore. C’est pourquoi ils sont soumis à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui prévoit, au cas par cas, des seuils à ne pas dépasser. Dès lors que cette limite ne peut plus être garantie, EDF a donc l’obligation de baisser la puissance ou d’arrêter ses exploitations. C’est la raison qui explique la fermeture de certains réacteurs par le passé. 


Reste que ces arrêtés de prévention sont critiqués de façon virulente par les associations environnementales. Pour Stéphane Lhomme, ancien militant contre l'atome, les responsables d’EDF "s’arrangeront toujours" pour avoir des dérogations. Ce fut notamment le cas en 2003, avec une réglementation d'abord assouplie, puis par un décret en 2007 qui a permis d’aller au-delà des limites en cas de "situation exceptionnelle".  

"La protection de l’environnement est bafouée", dénonce celui qui a créé l’Observatoire du nucléaire en 2010. "Ils émettent ce qu’ils veulent, même quand il y a des procédures lancées par des associations, la justice administrative donne raison au producteur d'électricité jouant la carte de l’intérêt national. A partir de là, on s’affranchit de toutes les règles." Une accusation balayée d’un revers de main par le principal concerné. Le service de presse du groupe nous précise que "la continuité de l'approvisionnement prime" et que RTE (Réseau de transport d'électricité, gestionnaire du transport de l'électricité en France) peut demander à EDF de faire fonctionner les centrales nucléaires malgré le risque de dépassement. Un dispositif exceptionnel prévu par l’article 25-II du décret du 2 novembre 2007.


Dans ce cas "très particulier et très rare", fait valoir l'entreprise, EDF doit effectuer une demande à l’ASN dès qu’un risque de dépassement des limites des rejets est identifié. "L’ASN accorde alors à EDF une modification temporaire des arrêtés. La durée de cette modification est limitée et s’accompagne d’une surveillance renforcée de la faune et de la flore aquatiques pour éviter tout impact de l’élévation des températures de l’eau", nous indique-t-on, affirmant qu'"aucune conséquence négative n’a été observée jusqu’ici lors des épisodes les plus chauds".

Une pénurie d'électricité envisageable ?

Dans un rapport publié en 2011, Stéphane Lhomme évoquait un "fort risque de black-out nucléaire" dû à d’éventuelles fermetures de sites lors d'épisodes de sécheresse. Une prophétie pas encore réalisée selon lui, car, depuis plusieurs étés, ironise-t-il, "les présidents d’EDF ont fait la danse de la pluie et ont été sauvés par des averses inespérées". Mais, nous assure-t-il, des situations "très compliquées" comme celle connue actuellement pourraient advenir de plus en plus fréquemment. 


Sauf que si interrompre l'activité de réacteurs est souvent présenté comme "quelque-chose de significatif", une source interne nous confie qu'en réalité ce genre de mesure n'a rien d'exceptionnel. En 2018, quatre réacteurs ont par exemple été fermés sans avoir d’impact sur l’approvisionnement de la France en électricité. 

"Ce sont des choses anticipées et non pas subies", affirme également le service de presse. "Nous avons un service météorologique, nous savons prédire l’arrivée d’un niveau critique plusieurs semaines en avance." Quant à la production française, elle permet au pays d’avoir "de la marge". "La consommation en été est sans commune mesure avec ce que le pays connait l’hiver. Nous sommes loin de la pénurie puisque nous continuons d’exporter."

Et demain ?

La sécheresse, une "épée de Damoclès" au-dessus du nucléaire français ? C’est en tout cas l’inquiétude de Stéphane Lhomme. Et comme tous les chercheurs le montrent, le dérèglement climatique n’en est qu’à ses débuts. Selon un rapport de 2015 du ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie, les débits moyens des eaux françaises devraient significativement diminuer - de 10 à 40% - d’ici à 2050. Des prévisions qui n’inquiètent pas EDF. "Le réchauffement climatique, ce n’est pas quelque-chose que l’on découvre", note le service de presse, indiquant que cette question est prise "très au sérieux" par EDF depuis la fin des années 90. "Nous avons un impact sur l’environnement et l’environnement a aussi un impact sur nous." Alors, le fournisseur se "prépare" et "modifie" ses installations. "Les centrales peuvent paraître figées, sauf qu'en réalité à l’intérieur, elles évoluent énormément."


Une source interne se veut elle aussi rassurante. Auprès de LCI, elle certifie que le groupe "envisage avec sérieux les différents scénarios pour maintenir un bon refroidissement". Mais ce technicien nous souffle aussi que si son entreprise a "encore la maîtrise de la situation" à court terme, ses responsables "sont inquiets pour les 30 à 40 prochaines années".

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter