PODCAST PASCAL PERRI - La justice sociale en France : mythes et réalités

Le grand bain de l'éco

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Il n’y a pas d’économie durable sans justice sociale, la justice sociale, c’est l’objectif de l’économie disait il y a peu Emmanuel Faber le patron du Géant Danone au grand jury RTL, LCI, Le Figaro. La justice sociale est très largement discutée en France, dans un pays pourtant très égalitaire et très redistributeur. 

Pour éclairer ce débat, je vous propose quelques éléments de réflexion ; d’abord des faits qui sont incontestables mais que l’opinion ne reçoit pas comme des vérités économiques puis quelques réflexions personnelles sur les causes du malentendu social français. Plaçons ce débat sous l’autorité du philosophe américains John Rawls, auteur d’une théorie de la justice fondée sur l’articulation entre les libertés individuelles et la garantie de solidarité sociale.

Les faits, les chiffres pour commencer : Nous avons en France un système social solidaire et redistributeur. Les revenus sociaux corrigent les inégalités de revenus primaires et ces corrections valent aussi pour l’assurance chômage et pour la retraite. Pour l’assurance chômage par exemple, les cadres représentent 45% du montant des cotisations distribuées et seulement 15% des prestations versées. Ils cotisent pour d’autres qui perçoivent ainsi le produit de leurs cotisations. Pour la retraite, les plus riches ou les plus favorisés contribuent pour les plus modestes et les salariés et privé payent pour la retraite d’agents publics qui partent en retraite plus tôt. On peut aller encore plus loin en rappelant que les usagers du gaz ou de l’électricité des grandes villes payent un abonnement qui permet d’acheminer l’électron ou la molécule de gaz dans les régions les plus reculées où les coûts d’installation du réseau sont très élevés. Le principe de péréquation, les plus avantagés payent pour ceux qui le sont moins, est la règle française. 

Sur le terrain des salaires, j’y reviens, les revenus sociaux divisent par deux les écarts de revenu. Ils passent en moyenne de 1 à 8  à 1 à 4. C’est une très bonne performance mais elle ne convainc pas vraiment, sans doute parce que les Français comprennent mal les moyennes. Ils trouvent, à juste titre d’ailleurs, que les statistiques ne correspondent jamais à leur propre situation. Les statistiques agrègent des éléments très différents, on ne peut pas leur demander de rendre compte de la situation de chacun, elles ont vocation à donner un aperçu sur un paysage d’ensemble. Rien de plus.

D’où vient ce sentiment d’injustice dans un pays qui est plus égalitaire que tous ses grands voisins ?

Le vrai débat selon moi est celui de l’égalité des chances. Les Français ont le sentiment d’une société bloquée dans laquelle les enfants de milieu modestes resteront assignés au statut de leurs parents. L’ascenseur social ne fonctionne plus en France ou il fonctionne mal. Il fausse la perception de l’égalité sociale. A qui la faute ? La raison principale tient selon moi à l’inefficacité de notre système scolaire. L’ambition d’amener 80% d’une classe d’âge au Bac, diplôme général voire généraliste, sans finalité professionnelle était une idée théorique séduisante. Elle a raté son objectif mais surtout elle a éloigné une partie des jeunes de formations qualifiantes qui les auraient ensuite amenés à l’emploi. La France revalorise tardivement l’apprentissage et la professionnalisation. Elle en tirera les bénéfices dans les années qui viennent mais notre cécité collective en matière de formation a écarté du monde du travail des centaines de milliers de jeunes gens qui sont aujourd’hui sans qualification et sans emploi. Ils sont la France de la désespérance sociale. 

La déconsidération collective que nous avons manifesté à l’égard de certains métiers dit manuels a également  alimenté ce sentiment d’une France plus élitiste qu’elle ne l’est en réalité. 

L’isolement social est enfin lié au phénomène de réseaux informels mais efficaces dans notre société. Les enfants des plus intégrés bénéficient des relations de leurs parents ou de leurs proches. La méritocratie s’est délitée dans la montée du clanisme social et professionnel. Les pratiques sociales ont compromis la règle française selon laquelle la République aime tous ses enfants de la même façon. La formule d’Aimé Césaire nous revient à l’esprit, certains ne se sentent pas Français à part entière mais entièrement à part. 

Ces éléments d’appréciation ne sont pas anecdotiques dans la mesure où ils jouent fortement sur les représentations sociales;

or ce sont bien ces représentations qui qualifient le monde plus que sa réalité. Il y a le réel et le réel représenté. La question de la justice sociale ne se limite donc pas aux revenus et au partage de la valeur mais aussi à un accès égalitaire aux meilleures formations et aux emplois qualifiés. Beaucoup de Français ont le sentiment qu’ils sont bloqués par un plafond de verre, invisible mais infranchissable. Le grand défi est de compenser les handicaps des Françaises et des Français qui n’ont pas bénéficié des chances théoriquement offertes à tous par la promesse républicaine. C’est essentiel car les écarts de salaires sont acceptés dans une société quand le plus grand nombre pense fermement que la compétition est ouverte et loyale. 

Pour que les Français les moins convaincus acceptent de se réconcilier avec la réussite, il convient donc de ré-enchanter la promesse républicaine de l’égalité des chances. La situation actuelle ne fait que des perdants : ceux qui sont en échec accusent la société, encouragés par des politiques peu scrupuleux, en oubliant aussi d’examiner leur propre responsabilité et ceux qui ont accès au succès subissent la vindicte des moins favorisés. Dans la théorie des jeux, il n’y a que des perdants et c’est un échec collectif. 

Dernière réflexions, le sentiment d’injustice sociale s’exprime sans nuance. Je m’explique. L’opinion a tendance à comparer ce qui n’est pas comparable. Peut-on comparer la situation le dirigeant d’une entreprise patrimoniale et familiale qui a investi ses propres moyens, hypothéqué ses biens pour financer sa croissance, assumé seul le risque d’avaries et le mandataire social d’un grand groupe, nanti d’un contrat béton mais seulement intéressé aux bénéfices et rarement aux pertes ? Le bon sens nous dit que tout oppose ces deux patrons. Et pourtant, la tendance serait de les mettre dans le même panier surtout quand on discute des écarts de salaires à l’intérieur des entreprises. L’entrepreneur patrimonial est légitime quand il récompense son travail, ses intuitions, les risques qu’il a pris et rien dans l’opinion ne devrait conduire à le condamner. Dans ce cas, on ne parle pas d’égalité mais d’équité. Le dirigeant salarié ou mandataire d’un grand groupe est également légitime quand ses bons choix stratégiques et sa gouvernance assurent la croissance de son entreprise au bénéfice de tous mais rien ne permet de comparer ces deux trajectoires. Nous devrions faire preuve de nuance et de mesure. L’égalité est plate, l’équité est une vision en relief. 

Pour conclure, revenons aux théories de John Rawls sur la justice. La règle est la liberté mais elle n’empêche pas les inégalités sociales et économiques. Celles ci sont acceptables à deux conditions : 

1. Une égalité des chances réelles pour l’accès aux positions sociales les plus élevées 

2. Un bénéfice collectif attaché à des succès individuels.

Ces deux points sont de nature à bâtir un consensus dans le débat : liberté-justice  sociale. Nous n’avons le choix que de réussir car une société divisée est aussi une société inefficace. 

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