Abandon de la grenade GLI-F4 : une décision prise il y a plusieurs années ?

Abandon de la grenade GLI-F4 : une décision prise il y a plusieurs années ?
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A LA LOUPE - Le ministre de l'Intérieur a annoncé ce dimanche 26 janvier le retrait immédiat des grenades GLI F4, des armes qui ont blessé 33 personnes et dont 5 ont eu une main arrachée, selon un décompte de Mediapart. Un simple coup de com' dénoncent certaines associations : la GLI F4 n'est plus fabriquée depuis 2014 et le ministère de l'Intérieur avait acté son abandon depuis plusieurs années. Explications.

Interrogé ce dimanche 26 janvier sur la gestion du maintien de l'ordre et les nombreux blessés au cours des manifestations, Christophe Castaner a reconnu qu'il y avait eu "quelques faits graves". "Il faut prendre des décisions, j’en prends une immédiatement", a réagi le ministre de l’Intérieur sur France 3. Ces grenades explosives dites GLI F4 qui ont comme défaut de contenir de l’explosif, (...), j’ai pris la décision de les retirer (…) pour anticiper les conclusions que nous allons rendre dans le cadre du nouveau schéma national de maintien de l’ordre public."

"Elles n’ont pas une couleur, elles n’ont pas un signalement spécifique (contrairement  aux autres grenades, ndlr) et il est arrivé, il y a plusieurs mois déjà, pas récemment, que des policiers soient obligés de les utiliser pour se désengager d’une menace et que des manifestants, les prenant volontairement en main, se blessent gravement. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il nous faut retirer les GLI F4 de l’usage de la police."

La production des grenades GLI-F4 stoppée dès 2014

De nombreux experts soulignent qu'en réalité cette décision ne date pas d'hier et dénoncent un effet d'annonce. Alors qu'en est-il ? Le fabriquant d'armes qui produit la GLI F4, Alsetex, a en effet pris la décision dès 2014 d'arrêter sa production. Il en avait informé le ministère de l'Intérieur, dans une note datée du 4 janvier 2018, et expliquait avoir décidé de substituer cette arme par la grenade GM2L.

Plusieurs raisons étaient alors évoquées. En premier lieu, une explosion survenue le 24 juin 2014 dans l’usine d’Alsetex rendait impossible la reprise de la production "sans revoir totalement le processus de production du produit". L'accident avait causé la mort d'une salariée de 48 ans. "Les investissements à prévoir, en temps (ressources humaines) et en moyens (infrastructures et outillages), sont considérables", soulignait l'entreprise. Or selon Alsetex, les débouchés ne permettaient pas de rentabiliser ces investissements. "Les ventes de GLI F4 sur les dernières années sont très faibles, peut-on lire dans la note. La GLI F4 n’est pas exportable. Le seul client est le ministère de l’Intérieur français." 

La société mettait également en avant "des obsolescences d’approvisionnement", notamment un défaut de vieillissement identifié mais non résolu du corps de grenade. Elle anticipait enfin une futur interdiction de la GLI F4, alors que "l’accident de Sivens (avait) entraîné l’interdiction de la grenade offensive". Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse,  un militant écologiste de 21 ans opposé à un chantier de retenue d'eau dans le Tarn, était décédé suite à l'explosion d'une grenade. Ce drame avait poussé le ministre de l'Intérieur de l'époque, Bernard Cazeneuve à suspendre l'utilisation des grenades offensives de type F1. Une interdiction rendue pérenne par la publication d'un décret

"Les modalités d'emploi des grenades lacrymogènes à effet de souffle, dites GLI pour grenade lacrymogène instantanée" avaient quant à elle été durcies. "L'utilisation de ces munitions devra désormais se faire en binôme, un binôme composé du lanceur lui-même et d'un superviseur ayant le recul nécessaire pour évaluer la situation et guider l'opération", avait annoncé le ministre.

La présence d'explosif pointée du doigt

Pour bien comprendre son fonctionnement, et les critiques qui lui sont faites, il faut savoir que la GLI-F4 a un triple effet : lacrymogène, sonore et de souffle. C'est la présence de tolite qui lui donne un effet explosif et entraîne la projection d'éclats, qui peuvent entraîner des blessures.

Un rapport de l'IGPN et de l'IGGN reconnaissait en 2014 que "les dispositifs à effet de souffle produit par une substance explosive ou déflagrante sont susceptibles de mutiler ou de blesser mortellement un individu, tandis que ceux à effet sonore intense peuvent provoquer des lésions irréversibles de l’ouïe." Ces deux institutions ne réclamaient pas à cette date l'abandon du GLI-F4 mais les critiques d'associations de droits de l'Homme et d'avocats se sont fait au fil des années, de plus en plus pressentes.

La fin des explosifs dans les grenades décidée au moins dès 2016

La fin de la production par Alstetex n'est pas, uniquement, ce qui a forcé le gouvernement à arrêter ces commandes de GLI-F4. Il s'agit plutôt d'une évolution choisie, pour limiter davantage les risques de blessures graves. Dans un avis daté du 24 novembre 2016 sur le projet de loi de finances pour 2017, le Sénat notait déjà que des études était "en cours sur l’évolution des grenades en dotation au sein des Escadrons de Gendarmerie Mobiles, en coordination avec la police nationale. L’objectif de ces études est le remplacement des grenades GLI F4 par des grenades assourdissantes lacrymogènes sans explosif."

Un appel d'offres signe en 2017 l'arrêt des GLI F4

En août 2017, soit avant la note du fabricant d'armes au ministère, la place Beauvau fait un pas supplémentaire. C'est Marianne qui le révèle en premier  :  un appel d'offres pour une commande d'un montant de 22 millions d'euros (hors TVA) de 'grenades de maintien de l'ordre et moyens de propulsions à retard' est lancé le 8 août de cette année.

Le magazine L’Essor de la Gendarmerie Nationale comprend vite que cet appel d'offres ouvre la voie à "une nouvelle génération de grenades, appelées à remplacer petit à petit les grenades lacrymogènes instantanées, les GLI F4". "Concrètement, ces grenades lacrymogènes et assourdissantes ne contiendront plus d’explosif (ici de la tolite), mais 'un dispositif pyrotechnique' permettant le déclenchement de la munition", expliquait il y a plus de deux ans la revue. 

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"Le cahier des charges du lot n°5 de l’appel d’offres, relatif à l’achat de grenades assourdissantes lacrymogènes de calibre 56 mm, précise ainsi que 'la composition pyrotechnique ne doit pas contenir d’explosif brisant', poursuivait L'Essor de la Gendarmerie Nationale. L'article n'est plus disponible en ligne mais reste accessible via les archives de WaybackMachine.

Un épuisement des réserves ?

En clair, l'abandon du GLI-F4 est un élément connu depuis de nombreuses années et ne résulte pas d'une décision prise ce week-end par Christophe Castaner. Le ministère de l'Intérieur avait d'ailleurs annoncé au printemps 2018 à nos confrères de Libération : "La GLI F4 sera utilisée jusqu’à épuisement des stocks. Elles seront progressivement remplacées par la GM2L". 

Si la place Beauveau ne communique pas aujourd'hui sur l'état des stocks, les experts estimaient dès 2017 que la GLI F4 disparaîtrait de l’arsenal des gendarmes à l’horizon 2020-2022. Les centaines de manifestations des Gilets jaunes et la contestation contre la réforme des retraites ont peut-être accélérer l'épuisement des réserves.

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