"L'une des expressions favorites de Fourniret est 'vous pouvez creuser'"

"L'une des expressions favorites de Fourniret est 'vous pouvez creuser'"
Police

ENTRETIEN - Psychologue auprès des tribunaux, Jean-Luc Ployé, a expertisé à trois reprises Michel Fourniret entre 2005 et 2018. Alors que, dans l'enquête sur la disparition d'Estelle Mouzin, des fouilles ont lieu cette semaine dans deux propriétés où le tueur en série a séjourné, l'expert revient pour LCI.fr sur le profil de cet homme surnommé "l'Ogre des Ardennes".

Il est un des rares à l'avoir vu après son incarcération en face à face, pendant des heures, et sans menottes. Psychologue auprès des tribunaux, Jean-Luc Ployé* a échangé à plusieurs reprises avec Michel Fourniret évoquant notamment ses crimes.  

En plus de 35 ans de carrière et après avoir fait plus de 13 000 expertises dans les tribunaux français parmi lesquelles des victimes et des mis en causes, le spécialiste confesse que celui que l'on surnomme aujourd'hui "l'Ogre des Ardennes" est la personne qui l'a le plus marqué. Alors que des fouilles ont lieu depuis lundi dans deux propriétés occupées un temps par Michel Fourniret, dans le cadre de l'enquête sur la disparition d'Estelle Mouzin, il revient sur le profil de cet homme aujourd'hui âgé de 78 ans. 

"Il prend du plaisir à faire souffrir l'autre"

Vous avez vu Michel Fourniret trois fois, la dernière, c'était il y a deux ans. Pouvez-vous nous parler de ces "rencontres" ? 

Jean-Luc Ployé : Je l'ai effectivement vu à trois reprises pour un total de seize heures environ. La première fois, c'était en 2005, à l'occasion de son premier procès. Il était alors à la maison d'arrêt de Bruxelles, et je suis resté avec lui neuf heures d'affilée. Je l'ai revu deux ou trois ans plus tard, à sa demande d'ailleurs, à Châlons-en-Champagne. La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a deux ans à la demande de la présidente de la cour d'assises de Versailles. 

Comment l'aviez-vous trouvé en 2018? 

On parle aujourd'hui de la perte de mémoire de cet homme. Quand je l'ai vu il y a deux ans, je lui ai fait passer des tests et manifestement il n'était pas "détérioré". Il écrivait encore à l'imparfait du subjonctif. Maintenant, il se peut qu'au cours des deux années qui viennent de s'écouler son état de santé ait pu se dégrader. Malgré cela, je pense que ses traits de personnalité demeureront les mêmes à vie et je pense qu'il peut très bien utiliser ces problèmes de mémoire. C'est quelqu'un qui veut toujours garder la maîtrise des choses. 

Une quinzaine d'années sépare la première expertise que vous avez effectuée de cet homme et la dernière. Quelles évolutions avez-vous pu constater ?

Presque aucun changement dans ses traits de personnalités. Je lui ai fait passer deux tests projectifs de frustration, le test de Rosenzweig, et à quatorze ans d'intervalle, et ses réponses ont été identiques même pires. A chaque fois, elles sont très sadisantes. Il prend du plaisir à faire souffrir l'autre, il n'a jamais d'empathie ou d'altruisme. Dans ces crimes, Michel Fourniret est tellement sadique qu'il fait en sorte que c'est la victime elle-même qui lui demande de l'achever. Après, il dit : "Je ne pouvais pas faire autrement, c'est elle qui me l'a demandée". Puis quand il décrit ses crimes, il est extrêmement méticuleux, très précis.

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"Pendant notre face-à-face, j'ai eu peur de lui"

Vous dites que Michel Fourniret est la personne qui vous a le plus marquée, pourquoi? 

J'ai tout vu de la nature humaine. J'ai vu Pierre Chanal, Guy Georges, Jacques Rançon, je vais prochainement voir Nordahl Lelandais... À ce jour, c'est effectivement Michel Fourniret qui m'a le plus marqué. Après mon premier entretien en Belgique avec lui il y a quinze ans maintenant, j'ai arrêté de travailler pendant trois semaines. J'étais totalement envahi, il a fallu que je me rééquilibre. Fourniret est un personnage "fascinant", même si je n'aime pas dire cela. Pendant notre face-à-face, j'ai eu peur de lui. Il l'a vu tout de suite. Il a une intelligence intuitive phénoménale. 

Pourquoi avez-vous eu peur de lui? 

Michel Fourniret est un homme pas très grand, mais il a des mains énormes, imposantes, d'autant plus imposantes que l'on sait ce à quoi elles ont servi. Il a étranglé plusieurs de ses victimes. Pendant un entretien, je regardais ses mains, ll m'a demandé pourquoi je faisais cela, tout en sachant pertinemment pourquoi. Puis il m'a dit : "Monsieur l'expert, si vous me posez des questions sur mes parents, je vous étrangle". Là, dans ce petit bureau, j'ai eu un grand moment de solitude. A ma demande, il n'avait plus de menottes. Avec lui, tout est possible. Je l'ai quand même interrogé sur ses parents.

"Quand Fourniret reconnaît un crime, il ne ment pas"

Avez-vous parlé d'Estelle Mouzin avec Michel Fourniret au cours de vos expertises ? 

Nous n'en avons jamais parlé ensemble. Maintenant, compte tenu de son profil et de celui de la victime, il n'est évidemment pas exclu qu'il ait assassiné cette enfant. Il faut savoir que quand Michel Fourniret reconnaît un crime, en tous cas au regard de son dossier actuel, il ne ment pas. Il n'a pas fait d'aveux formels concernant Estelle Mouzin mais il aurait reconnu le meurtre d'après plusieurs sources citées dans les médias, on peut donc penser qu'il est l'auteur. Mais pour l'instant, rien n'est certain.

Des fouilles sont en cours dans les deux propriétés où Michel Fourniret a vécu ou séjourné. Ces recherches pourraient-elles être un facteur déclencheur pour des aveux formels? 

Il n'est pas sur place pour ces fouilles, donc je ne sais pas quel peut être l'effet. Mais il lui est arrivé lors de fouilles de ressentir une jouissance, un plaisir à ce que l'on creuse, dans les deux sens du terme. C'est d'ailleurs une de ses expressions favorites : "Vous pouvez creuser". Michel Fourniret avait fini dans certaines affaires par guider les spécialistes jusqu'aux corps de ses victimes, en leur disant ça alors que ces derniers creusaient sans relâche depuis plusieurs heures. Le tueur en série avait alors dit au procureur : "Reculez la pelleteuse d'1,50m". Les hommes se sont exécutés, et ont fini par retrouver deux corps : ceux d'Elisabeth Brichet, 12 ans, et de Jeanne-Marie Desramault, 22 ans.

* En novembre 2019, Jean-Luc Ployé a publié "L'approche du mal", co-écrit avec le journaliste Mathieu Livoreil 

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