#UberCestOver : au moins 150 témoignages de jeunes femmes agressées par leur chauffeur Uber

#UberCestOver : au moins 150 témoignages de jeunes femmes agressées par leur chauffeur Uber
Police

PLAINTES - De nombreuses jeunes femmes accusent des chauffeurs de la compagnie de chauffeurs privés Uber de les avoir harcelées ou agressées sexuellement. Avec le hashtag #UbercestOver, elles appellent à boycotter l'application tant que la firme ne prend pas des mesures concrètes pour assurer leur sécurité.

Elles ont pris des Uber pour rentrer chez elles en sécurité, mais le chauffeur s’est révélé être le prédateur. Drague intrusive, harcèlement, menaces, séquestrations, agressions sexuelles, viols… Les témoignages de courses ayant viré au cauchemar affluent sur les réseaux sociaux depuis l’apparition du hashtag #UberCestOver [littéralement “Uber c’est fini”], le 21 novembre.

Le récit qui a tout déclenché ? Celui de Sonia, étudiante strasbourgeoise. Il est 3h40 du matin, dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 novembre, quand la jeune femme et ses amis terminent leur soirée et partagent un Uber pour rentrer chez eux. Puisqu’elle habite en dehors de la ville, Sonia est la dernière de sa bande a être déposée : elle s'assoit donc à l’avant de la voiture. "Au départ, tout se passait très bien. Mais quand mes amis sont descendus et que je me suis retrouvée seule avec lui, tout a basculé", nous raconte-t-elle par téléphone.

Il a pris ma main, m'a touché la cuisse (...) Avant que je sorte de la voiture, il a tenté de m'embrasser.- Sonia, victime présumée d'un chauffeur Uber

Une fois en tête à tête avec elle, le chauffeur ralentit sans raison. "Il m’a demandé mon âge, avec qui j’habitais, pourquoi j’habitais avec mes parents, ce que je faisais dans la vie", se souvient Sonia. Mal à l’aise, elle répond sèchement, mais il est de plus en plus entreprenant. "Il a pris ma main, puis m’a touché la cuisse. J’étais tétanisée, je n’arrivais plus à prononcer un mot. J’ai eu peur de fuir, que les portières soient verrouillées. J’ai juste réussi à sortir discrètement mon téléphone pour avertir une amie et surveiller notre itinéraire". Après un trajet qui lui semble interminable, Sonia arrive enfin devant chez elle. "Avant que je sorte de la voiture, il a tenté de m’embrasser", relate la jeune femme, qui s'est finalement échappée du véhicule pour se précipiter chez elle.

Effondrée dans sa chambre, Sonia signale immédiatement la situation dans l’application Uber. Jointe le lendemain matin par la compagnie, elle est assurée que le compte du chauffeur sera désactivé, au moins le temps d’une enquête interne. Le soir même, la jeune femme va porter plainte à l’hôtel de Police de Strasbourg. On la prévient : "Sur les 100.000 bonnes notes qu'il a, pas sur qu'un témoignage change quoi que ce soit, mais il aura peut être une amende..."

Alors, sur le conseil de ses amis, elle relate les faits sur Twitter et sur le groupe Facebook des étudiants de la ville, "pour prévenir d’autres jeunes filles de ne pas monter avec ce chauffeur", explique-t-elle. Un simple avertissement motivé par de bonnes intentions, qui déclenche une avalanche de commentaires. Dont celui de Noémie, abasourdie de reconnaître le prénom et le mode opératoire du chauffeur lui ayant fait subir exactement la même chose, il y a deux ans. Dans une "colère noire", elle s’empresse d'interpeler Uber : "Vous trouvez cela normal que la personne m’ayant agressée soit encore en circulation ?"

Chauffeur récidiviste à Strasbourg : des enquêtes sont en cours

En 2017, ce même chauffeur lui avait, à elle aussi, pris la main et touché la cuisse, de force. Quand Noémie lui avait demandé d’arrêter, il avait simplement rétorqué : "Ah, je pensais que vous étiez plus bourrée que ça". A l’époque, elle fait pourtant tout son possible pour épargner cette expérience à d'autres jeunes femmes. "J’avais immédiatement signalé ce chauffeur sur la plateforme. Après plusieurs échanges, ils m’avaient promis au téléphone qu’ils allaient 'faire le nécessaire', qu’il allait être viré", assure-t-elle.

Démunie devant l'inaction d'Uber, Noémie s’est tournée ce mardi vers Anna Toumazoff, jeune militante derrière le compte Instagram parodique @memesforcoolkidsféministes, pour l’alerter et lui demander de répandre le message. "Je l’ai fait avec plaisir, j’ai l’habitude d’utiliser mon compte pour faire valoir des causes auprès de ma communauté, d’autant plus quand c’est aussi important", nous explique Anna. "Mais à ce moment-là, je ne pensais pas mettre un coup de pied dans une telle fourmilière. Deux jours après l’appel à témoin, j’ai reçu des milliers de messages", s’étonne-t-elle, sans franchement se réjouir. Et pour cause : "Parmi ces réponses, j’ai pu identifier 150 témoignages d'agressions par des chauffeurs Uber. Des histoires difficiles, des gamines de 14 ans violées, qui me disent que leur vie est détruite. Je travaille, donc c’est compliqué à gérer. Mais même si c’est chronophage et que ça empiète sur ma vie personnelle, je prends le temps de répondre au cas par cas."

En centralisant les témoignages, Anna réalise surtout que le chauffeur strasbourgeois a récidivé, à de multiples reprises. "Elles sont au moins cinq à avoir été confrontées à la même personne. Je les ai mises en contact, elles sont bien décidées à agir ensemble pour qu’Uber réagisse en conséquence", nous précise-t-elle.

Depuis, Noémie est allée porter plainte, deux ans après les faits. A la question "pourquoi maintenant ?" elle répond à l’officier de police : "Je pensais qu’il avait été viré et que les utilisatrices étaient hors de danger. Et je pensais être mal accueillie par la police, que c’était inutile d’essayer". Malgré une première interlocutrice au guichet lui expliquant que ce n’était "pas une agression, que ce n’était rien, plutôt de la drague", elle a finalement été entendue par un policier "bienveillant et à l’écoute". Désormais, des enquêtes sont en cours. Sonia, la première plaignante, a été rappelée par la Brigade des mœurs pour donner plus de détails, faire une reconstitution des faits et donner son accord pour une confrontation éventuelle avec le chauffeur.

Uber refuse d'admettre une "négligence" de leur part

Si Sonia, Noémie et les deux autres jeunes femmes ayant eu affaire au chauffeur strasbourgeois ont réussi à surmonter leur traumatisme pour aller au bout des démarches, ce n’est pas le cas de toutes les victimes. Dans les témoignages recueillis par Anna, la grande majorité explique ne rien avoir signalé à Uber et ne pas avoir pas porté plainte, de peur des représailles. Plusieurs d'entre elles relatent en effet avoir été harcelées par les chauffeurs, jusqu'à leur domicile, puisqu'ils ont accès à leur adresse. A l'inverse, l'application Uber est censée protéger ses clients en leur permettant d'identifier clairement les chauffeurs, avec un accès à leur nom et à la plaque d'immatriculation de la voiture.

De ce point de vue, deux problèmes émergent des témoignages à plusieurs reprises. Des jeunes femmes affirment d'abord que, suite à leur plainte auprès de la plateforme, toute trace de leur course a disparu de leur historique dans l'application, les privant ainsi des informations sur les chauffeurs. Ensuite, plusieurs témoins rapportent que les hommes au volant ne correspondent pas toujours au profil des chauffeurs censés venir les chercher, laissant supposer un échange de licence.

Uber, contacté par les équipes LCI, refuse catégoriquement d'admettre une quelconque négligence sur ces deux points. "Il est absolument impossible que des courses aient été effacées et nous nous rapprochons de chaque personne affirmant ceci sur les réseaux pour régler ce problème", explique Rym Saker, la porte-parole du groupe en France. Concernant de potentiels chauffeurs clandestins, elle insiste : "Il n'y a aucune négligence de la part d'Uber, qui est l'une des compagnies de VTC les plus robustes sur ses processus de recrutement. Pour accéder à l'application, chaque chauffeur doit avoir un casier judiciaire vierge, passer un examen, obtenir sa licence de VTC et faire un entretien avec nos équipes une fois par an". Des mesures n'empêchant malheureusement pas les chauffeurs validés de prêter, échanger voire sous-louer leur profil à des tierces personnes.

Pour l'heure, Rym Saker affirme que la compagnie "coopère avec les forces de l'ordre sur les enquêtes judiciaires déclenchées par les dépôts de plainte, en fournissant toutes les informations dont nous disposons concernant les courses et les chauffeurs". A propos du récidiviste strasbourgeois, la porte-parole affirme que "son compte a été désactivé jusqu'à ce qu'une décision de la justice française soit rendue". Le montant des courses durant lesquelles les jeunes femmes ont été agressées leur a également été intégralement remboursé. Une maigre compensation, au regard des accusations des victimes de couvrir leurs agresseurs.

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