30 ans de Tchernobyl : comment a-t-on pu affirmer que le nuage radioactif ne passerait pas la frontière ?

Politique
ENVIRONNEMENT – Après l'accident nucléaire de Tchernobyl, il y a tout juste 30 ans mardi le 26 avril 1986, les autorités françaises ont affirmé que le nuage radioactif qui traversait l’Europe ne stationnerait pas au-dessus de l'Hexagone et ne présentait aucun risque pour la santé publique. Or, de fait, le panache a bien survolé le pays du 30 avril au 5 mai 1986, contaminant une bonne partie des régions de l’est et la Corse. Retour sur une controverse radioactive.

"Il s’agit d’une radioactivité mesurable mais qui ne présente aucun inconvénient sur le plan de la santé publique". Le 29 avril 1986, trois jours après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, les médias français rapportent les premières et maigres informations sur l’incident qui fait déjà les gros titres. Invité du 13 heures d’Yves Mourousi et de Marie-Laure Augry, le professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) est à l'époque catégorique : "la santé n’est absolument pas menacée, (…) sauf dans le voisinage immédiat de l’usine".

EN SAVOIR+ >>  30 ans de Tchernobyl : chronologie d’une catastrophe non-maîtrisée

La veille, le 28 avril, les autorités suédoises ont effet fait part du niveau anormalement élevé de la radioactivité en Scandinavie. ll apparaît alors qu'un "nuage" composé d’éléments radioactifs (iode-121, césium-134 et césium-137) s’est échappé du réacteur endommagé dont l’incendie a été résorbé par les pompiers soviétiques, et qu'il est entraîné par les vents vers le Nord de l'Europe. Y a-t-il un risque que le panache radioactif survole la France ? Quels sont les risques pour la santé publique ? A ces questions, les autorités françaises et les représentants du nucléaire répondent en cœur par la négative : "Aucun risque".

La "barrière" de l'anticyclone

Interrogé sur Antenne 2 par Noël Mamère, qui présente le journal de la mi-journée du 29 avril, François Cogné, directeur de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (ISPN), s’aligne sur les propos de Pierre Pellerin. "Des mesures ont été faites en France et sont faites en permanence, en particulier par le Service central de protection contre les rayonnements ionisants. Ces mesures sont tout à fait négatives, et il n’y a aucune raison de part les conditions météorologiques elles-mêmes que quoi que ce soit, soit mesuré en France", affirme-t-il avec certitude.

Pourtant, les informations venant de l’ex-URSS quant à l’ampleur de l’accident nucléaire sont floues. Les services météo se veulent eux-même rassurants. "En France, l’anticyclone des Açores s’est développé. (…) Il restera jusqu’à vendredi prochain suffisamment puissant pour offrir une véritable barrière de protection. Il bloque en effet toutes les perturbations venant de l’Est", entend-on de la bouche de la speakerine Brigitte Simonetta dans le bulletin du 30 avril d'Antenne 2. La carte elle-même est barrée d'un panneau "Stop" sans équivoque, laissant entendre que le nuage ne passera pas la frontière. 

Le nuage détecté en Corse et en Alsace

"A la météo, on parlait d’un anticyclone qui bloquait le nuage radioactif, ce qui était en partie vrai et faux puisque le nuage a survolé l’Alsace, les Alpes ou la Corse. Le nuage avançait au gré des vents et il a affleuré une partie du territoire français", se souvient pour metronews Galia Ackerman, journaliste et essayiste franco-russe, auteur de Traverser Tchernobyl (éd. Premier Parallèle ; 2016). Dès le 30 avril 1986 pourtant, le "nuage" radioactif est bien détecté en Corse. Et jusqu’au 5 mai, il survole le territoire français , contaminant en iode-131 et en césium-137 des régions entières : en Corse, en Alsace, dans les Alpes ou dans le Sud-est.

A l’époque, ces données sont loin d’être connues du grand public. Jusqu’au 10 mai 1986, les communiqués des ministères se veulent tous aussi rassurants les uns que les autres. Le 6 mai par exemple, le ministère de l’Agriculture précise que "le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radio-nucléïdes consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. A aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique". Même son de cloche au ministère de la Santé : "Ni la situation actuelle ni son évolution ultérieure ne justifient quelque contre-mesure que ce soit", affirme la ministre Michèle Barzach – il faut dire que le SCPRI est sous la tutelle de son ministère.

Absence de mesures de précaution

Aucune précaution particulière n’est demandée aux femmes enceintes et aucune mesure n’est prise concernant l’agriculture et l’alimentation. Chez nos voisins européens, en Italie, en Suède, au Royaume-Uni ou en Allemagne de l’Ouest, les autorités prennent pourtant leurs précautions pour limiter les contaminations : interdiction de vendre des légumes à feuilles et du lait frais, interdiction pour les enfants de jouer dans les bacs à sable, indemnisation des agriculteurs, etc. "En France, on a dit que tout allait entièrement bien alors que ce n'était pas le cas. Pourtant, les autres pays d’Europe ont pris des mesures de précaution. On aurait dû distribuer des comprimés d’iode", résume Galia Ackerman.

EN SAVOIR + >>  Réacteurs vieillissants et risque terroriste : la France menacée par une catastrophe nucléaire ?

Déjà, la sérénité des pouvoirs publics interroge les médias et le grand public. Le 10 mai, sur le plateau de TF1, Pierre Pellerin reconnaît que la radioactivité est supérieure à la normale  - ce qui n'avait jusqu'ici pas été révélé -, mais qu’elle ne présente toujours aucun risque pour la santé. La polémique sur le manque d’informations et le "mensonge du nuage" enfle dès le lendemain. "Tchernobyl, le mensonge radioactif", accuse ainsi Libération , qui reproche aux représentants du nucléaire d’avoir menti sur le passage du nuage radioactif. La défiance est d’autant plus grande que les données officielles sur la radioactivité ne peuvent émaner à cette époque que du SCPRI de Pellerin.
 

"Mensonge des médias"

A la télévision, le ministre de l’Environnement, Alain Carignon, admet lui "un problème de l’information" face aux accusations. Le gouvernement tente alors de jouer la carte de la transparence en insinuant que les médias n’ont pas fait leur travail d’information. Dans une tribune publiée en 2011 sur le site Atlantico, Alain Madelin , ministre de l’Industrie au moment de la catastrophe, fustigeait d’ailleurs la version médiatique de cette controverse - forcément un "mensonge" des médias. "Jamais aucune autorité n’a prétendu que la France était épargnée par le nuage de Tchernobyl. Si mensonge il y a, ce n’est pas le mensonge de l’État, mais celui des média constamment répété", dénonçait l’ancien député UMP d’Ile-et-Vilaine.

Et de défendre : "L’opinion retiendra le contraste entre les propos alarmistes des allemands et ceux rassurants des autorités françaises. (…) En fait, la France avait assurément raison de ne pas surenchérir sur les normes internationales de radioprotection et de céder à l’affolement". D’ailleurs, trente ans après la catastrophe, cette controverse franco-française garde toujours une part de mystère. Pourquoi les autorités françaises ont-elles tergiversé pour reconnaître que le panache radioactif avait bien contaminé la France dans des doses certes moins élevées qu’en Allemagne, mais pas si négligeables que cela ? Est-ce une question de négligence due à l’imprévisibilité de la catastrophe ou l’expression d’un silence d’Etat ?

Déni, négligence ou mensonge ?

Pour Michèle Rivasi, députée européenne EELV, fondatrice de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Crii-rad) dans les mois qui ont suivi Tchernobyl, c’est le fruit de "plusieurs ingrédients". "Il y avait une impréparation à la catastrophe mais surtout la volonté de ne pas donner l’information", déplore l’élue écologiste, que l’on croise le 23 avril dernier à la mairie du IIe arrondissement de Paris, lors d'une journée de conférences consacrées aux problèmes du nucléaire. Elle dénonce a posteriori "un monopole du SCPRI de Pierre Pellerin pour donner des infos sur la radioactivité".

"Pellerin disait qu’il ne fallait pas alarmer la population. Les gens du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) m’appelaient parce qu’ils étaient outrés par sa main mise. Il y a vraiment eu un déni et un mensonge pour raisons d’Etat", poursuit-elle. "Imaginez le poids du nucléaire en 1986. Le gouvernement est tout de suite monté au créneau", fait remarquer de son côté Corinne Lepage, ex-ministre de l’Environnement de Jacques Chirac entre 1995 et 1997. Contactée par metronews, l’auteure de L’Etat nucléaire (éd. Albin Michel ; 2014) fustige le poids du lobby nucléaire en France et ne veut pas entendre parler de négligence  : "Ce n’est pas une question d’ignorance : les alarmes de certaines centrales ont sonné", précise encore la présidente du Rassemblement citoyen – Cap 21.

Pellerin blanchi par la justice

A contrario, la justice française n’a pas reconnu la responsabilité des autorités françaises, accusées d‘avoir minimiser les conséquences de Tchernobyl. Mis en examen "pour tromperie et tromperie aggravée" en 2006 après une plainte conjointe de l’Association française des malades de la thyroïdes (AFMT) et de la Criirad de Michèle Rivasi, le Professeur Pellerin a été blanchi par la Cour de cassation en novembre 2012.  

Mais le brouillard de Tchernobyl ne s’est pas dissipé pour autant avec le non-lieu général. Dans une BD, intitulée Tchernobyl, le nuage sans fin et publiée samedi 23 avril, l’AFMT dévoile des pièces du dossier d’instruction du procès contre l’Etat français, laissant planer le doute sur une affaire dont on ne connaît toujours pas la vérité, trente après la catastrophe. 

EN SAVOIR+  >>  Tchernobyl : Pierre Pellerin est mort >>  Tchernobyl : forte augmentation des maladies thyroïdiennes en Corse

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter