Affaire Benalla : "La façon de communiquer de l'Elysée rappelle beaucoup l’affaire Fillon"

INTERVIEW - L'Elysée a mis beaucoup de temps à réagir au cas d'Alexandre Benalla, et ne l'a pas forcément bien fait, en s'en prenant notamment à la presse, comme l'a fait François Fillon au moment de l'affaire concernant son épouse. Analyse d'un fiasco avec Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences-Po.

En mettant plus de 24 heures à annoncer une procédure de licenciement à l'encontre d'Alexandre Benalla, l'Elysée avait raté sa communication autour de cette affaire. Tentant d'étouffer l'incendie, le président de la République a repris la main sur sa communication en prenant part à un apéritif des élus LREM, mardi 24 juillet, en disant être le "responsable" des agissements de son ancien chargé de mission, mais aussi en s'en prenant à la presse, "ce pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire", dans une phrase qui n'est pas sans rappeler le "tribunal médiatique" utilisé lors de la campagne présidentielle par François Fillon.

A cette occasion, nous republions notre entretien précédemment diffusé le 20 juillet avec Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences-Po. 

LCI : L'Elysée a annoncé ce vendredi matin avoir engagé une "procédure de licenciement" à l'encontre d'Alexandre Benalla. Est-ce trop tard ?


Philippe Moreau-Chevrolet : "Oui l’annonce est tardive. L’Elysée a mis trop de temps à réagir à cette crise. La façon de communiquer de l'Elysée rappelle beaucoup l’affaire Fillon. Le contexte était un peu le même : il était accusé de faits très graves, il a commencé par nier, par refuser de s’expliquer et de reconnaître la réalité alors que tout était sorti dans la presse. Dans l'affaire qui nous intéresse aujourd'hui,  Emmanuel Macron et son cabinet ont appris des faits particulièrement graves et ont mis 24 heures avant de prendre la bonne décision qui était de se séparer du collaborateur concerné. On ne comprend pas ce retard : est-ce lié à la rigidité d'Emmanuel Macron qui ne veut jamais avoir l'air de répondre à la rue et à la presse ; ou alors est-ce que c’est un vrai embarras par rapport à Alexandre Benalla, qui était un élément clé du dispositif de l’Elysée ?"

"Quand on n’a rien à dire soit on se tait, soit on annonce quelque chose de vraiment fort" Philippe Moreau-Chevrolet

LCI : Interrogé à plusieurs reprises par des journalistes à ce sujet hier, Emmanuel Macron a refusé de répondre. Pourquoi ?


Philippe Moreau-Chevrolet : "Emmanuel Macron refuse de répondre à la presse parce qu’il ne veut pas céder à la pression des médias. Ca fait partie de sa psychologie, de ce qu’il essaye de défendre comme notion de l’Etat. Mais ce n’est pas du tout adapté parce que là, véritablement, on est dans une affaire très grave. Il ne faut pas oublier que Macron a vécu l’affaire Leonarda où Hollande était descendu dans la rue, avait répondu aux chaînes d’info sur une affaire particulièrement grave qui mettait en cause le gouvernement. L'ancien président avait perdu énormément de crédit dans l’opinion. Donc Emmanuel Macron se dit : 'Tant que moi je n’en parle pas, tant que mon image n’est pas complètement mise en cause je peux m’en sortir ; donc je fais silence radio et je laisse les autres avancer à ma place'."


LCI : Comment peut-on analyser l'allocution de Bruno Roger-Petit hier matin, au cours de laquelle le porte-parole de l'Elysée explique qu'Alexandre Benalla a déjà été sanctionné, et que ça n'ira pas plus loin ?


Philippe Moreau-Chevrolet : "Ils ont vraiment envoyé Bruno Roger-Petit en première ligne, au casse-pipe, et c’est très étonnant qu’ils aient fait ça. Probablement que personne n’avait envie politiquement d’aller défendre ça. Benjamin Griveaux ou les autres, personne n’avait envie d’aller défendre l’Elysée dans cette affaire. Bruno Roger-Petit a probablement été le seul à bien vouloir le faire. Le problème c’est qu’il n’avait aucun argument. L'Elysée s'est dit : 'On doit quand même dire quelque chose donc on ne va rien dire'. Et ça c’est de la vieille politique, c’est le vieux monde. Aujourd’hui quand on n’a rien à dire soit on se tait, soit on annonce quelque chose de vraiment fort pour mettre tout de suite un terme à la polémique."

Des députés difficiles à museler

LCI : On a vu également qu'à part quelques-uns, les députés de la majorité avaient fait bloc derrière l'Elysée... 


Philippe Moreau-Chevrolet : "Le but était de sauver l’image du président Macron, donc une consigne a été donnée aux députés : se taire et ne pas commenter pour ne pas alimenter la machine. Surtout, il fallait éviter les dérapages parce qu’on sait que les députés En Marche sont profondément divisés sur cette affaire. Beaucoup de ces primo-députés sont venus avec des vraies convictions, des vraies valeurs, et ça ça les met vraiment en porte-à-faux. Certains députés En Marche ont publié des communiqués de presse pour demander la démission de Benalla, mais s'ils étaient allés dans les médias on aurait eu une cacophonie monstrueuse.

Pour la première fois, on a une vraie divergence au plan des valeurs entre la majorité et le gouvernement. Jusqu’à présent les dissensions concernaient des questions politiques, mais à la limite ils pouvaient suivre. Or sur la question des valeurs, beaucoup de députés En Marche ont adhéré au mouvement précisément parce que c’était une rupture avec les valeurs de l’ancien monde. Là on leur met dans la figure que non c’est comme avant, que des conseillers de l’Elysée peuvent se balader avec une voiture de police, avec des uniformes et taper les gens dans la rue."

La position délicate d'Emmanuel Macron

LCI : Comment le président de la République doit-il se comporter maintenant ? Doit-il parler ?


Philippe Moreau-Chevrolet : "Le président ne peut pas s’exprimer. S'il le fait cela va dramatiser tellement l’événement qu'il deviendra une affaire Macron. Le chef de l'Etat est coincé, il ne peut pas en parler. Ils ont pris la bonne décision : lâcher Benalla, qui va aller en garde à vue, laisser le déballage se faire et protéger Macron. Le seul souci de la majorité et de l'Elysée aujourd’hui est de protéger le président autant qu’il peut l’être. C’est un peu tard déjà mais c’est la seule préoccupation."

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