"Aller chercher les colères quotidiennes" : la France insoumise à la conquête des quartiers

Politique
RETOUR AUX FONDAMENTAUX - Qu'importent les lois qui passent et les manifestations qui ne pèsent pas, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend tout de même préparer le changement de société en profondeur auquel il aspire. Ce qui passe par une approche très concrète du travail militant : l'auto-organisation. LCI a assisté à un atelier dans le Calvados.

"Le vrai adversaire, c'est le sentiment de résignation qui fait qu'on finit par accepter des choses qu'on ne devrait pas accepter". Ce samedi 11 novembre, une quinzaine de membres de la France insoumise sont réunis dans une salle municipale d'Hérouville, près de Caen. Ils écoutent attentivement Adrien Roux, directeur de l'Alliance citoyenne, et son comparse Johann, leur glisser les astuces du militant rompu au porte-à-porte.

L'auto-organisation par la méthode Alinsky

C'est un atelier singulier qui se joue dans cette froide après-midi. La France insoumise, toujours présente dans l'arène parlementaire et au rendez-vous dans la rue, peine à voir son engagement prendre le dessus dans le débat public. "Macron a le point", a concédé Jean-Luc Mélenchon quelques semaines plus tôt. Qu'importe, les insoumis s'y prennent autrement, en se mettant à l'auto-organisation, un projet déjà présenté lors de l'université d'été du mouvement, et sur lequel s'est attardée la convention nationale des 25 et 26 novembre.

L'idée : faire du porte-à-porte dans les quartiers populaires, et interroger les habitants sur leurs difficultés au quotidien : les poubelles qui ne sont pas ramassées, le chauffage en panne en plein novembre, les transports en rade... "Ce sont des colères verticales, où il y a une asymétrie de pouvoir", éclaire le formateur, devant une assemblée mixte, de tous âges, où on trouve un éducateur spécialisé, un ouvrier du bâtiment, une enseignante, un étudiant ou encore une chômeuse. Au contraire de la colère horizontale, à éviter : "On n'a pas envie d'entendre parler du voisin qui ne sait pas tenir ses gosses".


Ces colères, les insoumis veulent apprendre à les faire sortir. Puis les partager. Et enfin, agir collectivement pour les résoudre. Un objectif qui exige de suivre la fameuse méthode Alinsky, du nom d'un penseur de la gauche radicale américaine des années 1930, chantre d'une approche pragmatique des problèmes, dont la résolution ne nécessite pas de gros moyens. "En gros, il s'agit d'aller chercher des petites victoires, qui donneront encore plus envie de s'organiser pour être plus nombreux et aller chercher de plus grandes victoires."

"En politique, vous avez toujours besoin d'un adversaire"

Son application requiert des rudiments en communication politique : "Oubliez que vous voulez les faire voter Mélenchon. Vous devez être en miroir avec vos intelocuteurs, pour faire sortir ce qu'ils ont en eux. Laissez les parler de leurs problèmes, aidez-les à nommer un responsable. Demandez-leur ce qu'il faudrait faire pour changer tout ça. Et une fois que vous aurez obtenu d'eux la phrase magique 'Il faudrait peut-être faire quelque chose ensemble', c'est gagné", répète Adrien Roux.


Les exercices pratiques laissent entrevoir une somme de travail à venir. Marc, éducateur spécialisé, reconnait qu'il doit "déconstruire pas mal de choses" dans son approche : "Quand je vais toquer aux portes, je viens avec mes colères et là, il faut que j'écoute la colère des gens. On n'a pas la science infuse, nous aussi on nous a formés. Maintenant, c'est notre tour d'aller convaincre ces personnes qu'elles ne comptent pas pour rien." 


Il faut parfois forcer sa nature. "L'insulte, le quolibet, ça peut bien marcher", insiste Adrien Roux. "Je suis pas super à l'aise avec ça", prévient Marc, vite rassuré par Johann : "Vous n'insultez pas la personne responsable d'une situation injuste, vous qualifiez ce qu'elle fait. Quand vous faites de la politique, vous avez toujours besoin d'un adversaire."


Adrien Roux sort de sa besace quelques exemples de mobilisation ayant fait changer les choses. Ce locataire grenoblois en fauteuil dont l'ascenseur était bloqué et "qu'on a fait emménager chez son bailleur social" ; ces femmes de ménage qui n'étaient plus assez nombreuses pour faire leur travail et qui ont fait venir des dizaines d'amis pour nettoyer un bâtiment du trésor public : "Ils ont débarqué à 80 avec les balais, les serpillères et les seaux". Deux expériences parmi des dizaines qui ont permis de donner satisfaction aux citoyens revendicatifs.


Après des manifestations et une joute parlementaire qui n'ont pu empêcher le vote des premières mesures du programme d'Emmanuel Macron, l'opposition de la France insoumise fait désormais dans le concret. "On veut pouvoir donner du sens à ce que font les gens, chasser cette chape du plomb qui pèse sur eux", synthétise Anne-Marie, militante quinqua venue de Lisieux. Et surtout, "donner aux gens l'envie de s'organiser pour changer quelque chose dans leur vie quotidienne". Avec un espoir : "Au moins, les gens vont se rendre compte qu'on ne va pas les voir qu'en période électorale".

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Jean-Luc Mélenchon, l'"insoumis"

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