Assemblée nationale : une collaboratrice parlementaire sur cinq victime d'agression sexuelle ?

Politique
DirectLCI
METOO - A l'Assemblée nationale, le sexisme sévit aussi. Un sondage de mars 2019 fait état d'un grand pourcentage de collaboratrices parlementaires victimes de comportements sexistes, mais également de harcèlement et d'agressions sexuelles dans les couloirs du palais Bourbon. Des résultats alarmants, mais à recontextualiser.

De prime abord, les chiffres font froid dans le dos. Une collaboratrice parlementaire sur deux rapporte avoir été victime de blagues sexistes et sexuelles, et/ou de propos déplacés sur son apparence ou sa vie personnelle. Une sur trois rapporte avoir été victime d’injures sexistes ou d'attitudes insistantes tels que des mimes d’actes sexuels. Et une collaboratrice sur cinq rapporte avoir été victime d’une agression sexuelle. Ce sont les résultats du sondage mené par les membres du collectif Chair collaboratrice au mois de mars 2019. Il visait à faire le jour sur le harcèlement sexiste et sexuel subi par les femmes collaboratrices parlementaires sur leur lieu de travail, à l’Assemblée nationale ou en circonscription.


Chair collaboratrice est composé de femmes elles-mêmes collaboratrices parlementaires, qui se sont rassemblées en 2016 suite à la désormais célèbre "Affaire Baupin". Leur objectif : donner un écho à la parole des femmes victimes du machisme ambiant à l’Assemblée, souvent contraintes au silence par les clauses de loyauté qui les lient aux députés.


Mercredi 20 mars, deux membres de ce collectif, Andréa Khoshkhou et Brune Seban, ont été auditionnées par une commission chargée de rendre un rapport sur "les conditions de travail à l'Assemblée et le statut des collaborateurs parlementaires". Pendant cette séance, le sondage a été présenté, accompagné de différentes propositions pour tenter d’en finir avec l'impunité des violences sexistes et sexuelles dans l’enceinte du Palais Bourbon. 

Les résultats se basent sur un échantillon de 92 femmes collaboratrices

Au total, 137 personnes ont retourné le questionnaire au collectif, parmi lesquelles 92 femmes collaboratrices. C’est de ces 92 témoignages qu’ont été tirés les pourcentages rapportés plus haut, qui ne concernent donc que les réponses obtenues. "C’est la limite des résultats : leur aspect scientifique. On ne se substitue pas à un institut de sondage", reconnaît Alice Gayraud, une membre du collectif contactée par LCI. "Il est difficile de faire des estimations plus globales, puisque nous n’avons pas accès au nombre exact de collaboratrices parlementaires travaillant actuellement pour les 577 députés", explique la jeune femme. 


Autrement dit : il n’y a actuellement pas de preuves pouvant étayer que de manière générale, une collaboratrice de député sur cinq a été victime d’une agression sexuelle dans le cadre de son travail, mais parmi les 92 réponses de collaboratrice au sondage, il y a bien une femme sur cinq qui affirme avoir subi cette agression. Si la distinction a son importance, le but du sondage était d'alerter sur le problème plus que de le quantifier. Par ailleurs, les comportements sexistes et à connotation sexuelle sont à blâmer, peu importe leur nombre, leur gravité ou leur répétition.


Interviewée par LCI, Jacqueline Maquet, députée LREM du Pas-de-Calais, et rapporteure de la commission ayant auditionnée le collectif, assure que les problématiques du harcèlement, sexuel mais aussi moral, sont prises très au sérieux par son groupe de travail. "Je suis une femme en politique, c’est mon troisième mandat, donc [les comportements sexistes] je sais ce que c’est", lâche-t-elle. Contactée par téléphone, elle assure que "les témoignages recueillis n’ont pas à être remis en question ni dévalorisés". En revanche, elle juge "l'échantillon un peu faible" et appelle à ce que "les résultats [soient] tout de même être mis en perspective au regard des 1500 à 2000 collaborateurs et collaboratrices employés par les députés."

Le collectif appelle à mettre en place d'une cellule d'écoute indépendante

On peut estimer qu’environ 10% des collaboratrices auraient participé au sondage. Pourtant, depuis 2016, les témoignages anonymes affluent, et sont publiés régulièrement sur le site du collectif. Comment expliquer cet écart ? "Nous n’avons pas accès aux coordonnées de tous les collaborateurs, mais seulement aux mails des députés", détaille Alice Gayraud. Le sondage a donc été envoyé aux députés : soit les employeurs des femmes invitées à témoigner. Pour la membre de Chair collaboratrice , "cela a pu être un biais. Bien que la plupart des députés ne gèrent pas eux mêmes leur boîte mail [ce travail incombe justement aux collaborateurs la plupart du temps], il y a pu avoir des pressions". Une hypothèse renforcée par un autre résultat du sondage : la moitié des femmes affirmant avoir été victimes de ces multiples comportements inappropriés n’en ont parlé à personne.


Pourtant, depuis 2013, une personne référente a été nommée pour ces cas, et peut être contactée par les victimes. Mais comme l’explique Brune Seban lors de l’audition, cette personne étant le chef de division du service de secrétariat général, il ne peut s’occuper que "des cas de harcèlements et d’agressions sexuelles en provenance des collaborateurs ou fonctionnaires et n’est pas compétente si la personne incriminée est un député, car c’est un supérieur hiérarchique." Dans une situation ou un député serait mis en cause, c’est actuellement à la Déontologue de l’Assemblée nationale de récupérer l’affaire. "Une mission incompatible avec son rôle, puisque son poste sert à défendre l’intérêt des députés", résume Alice Gayraud. C'est pour toutes ces raisons que, parmi les revendications de Chair collaboratrice, "la mise en place d'une cellule d'écoute indépendante est la priorité", explique la membre du collectif. Le recrutement d'une psychologue, comme l'a fait le Sénat il y a quelques années, a également été mentionné.

Des propositions concrètes rendues en juin par la commission

"Plusieurs autres audiences vont être tenues avant de rendre un rapport et des propositions à Richard Ferrand, fin juin", assure Jacqueline Maquet. Concernant les recommandations de Chair collaboratrice, elle précise : "Pour l’instant, toutes les pistes sont sur la table, rien n'est à négliger. Nous allons voir comment cela se passe au Sénat, mais aussi dans d’autres pays." Il n’y aura donc pas d’actions concrètes de la part de l'institution avant cet été. Mais pour la députée, "il ne faut pas se voiler la face, si nous avons un groupe de travail sur le sujet, c’est que cela existe, comme partout ailleurs."

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter