Changement climatique : "Les mots ne suffisent plus", prévient Nicolas Hulot

Politique

ENVIRONNEMENT - Envoyé spécial de François Hollande pour la planète Nicolas Hulot alerte : les six mois qui nous séparent de la conférence internationale sur le climat (COP21) qui se tiendra à Paris en décembre seront cruciaux. Il explique pourquoi à "metronews".

Vous êtes depuis un peu plus de deux ans "l'envoyé spécial pour la planète" de François Hollande. En quoi consiste votre rôle exactement ?
J'essaie de mobiliser, de rassembler, de convaincre sur tous les sujets universels et principalement sur le sujet climat. Et ce, hors du périmètre des initiés, c’est-à-dire surtout dans les mondes politique et économique. J'ose espérer que mon rôle a contribué, tant en France qu'à l'extérieur, à accélérer sur ces sujets la prise de conscience et une réflexion à la hauteur des enjeux.

L'écologie n'est a priori pas le terrain de prédilection de François Hollande. Comment analysez-vous son engagement sur ce plan ?

On peut au moins lui reconnaître deux choses. D'abord, le leadership de la diplomatie climatique : en décembre à Paris (pour la conférence sur le climat dite "COP 21", ndlr), 195 Etats vont quand même s'engager à leur niveau pour le climat, c'est inédit ! Ensuite, la loi sur la transition énergétique est un changement de cap, notamment par le simple fait qu'on va rééquilibrer entre la part du nucléaire et la part des énergies renouvelables. Tout cela est à mettre à son crédit.

"Sur l'écotaxe, on s'y est pris comme des manches"

Quel est votre état d'esprit aujourd’hui, à moins de 200 jours de la COP21 ?
Rien n'est joué, on est sur un point de bascule et les six prochains mois seront déterminants. Si on n'utilise pas toutes les occasions diplomatiques pour que les chefs d'Etat discutent entre eux des enjeux climatiques, sans attendre l'ouverture de la conférence, on n'y arrivera pas. Même chose si on ne rétablit pas la confiance avec les pays du Sud sur notre capacité à les aider à s'adapter. La France y contribue puisqu'à mon initiative, une commission – présidée par Pascal Canfin et Alain Grandjean - va rendre dans quelques jours son rapport au Président sur les financement innovants, qui sont pour moi le nerf de la guerre.

Vous plaidez pour une fiscalité verte quand, en France, on n'a pas su mettre en place une écotaxe que la ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal, trouve "punitive"...
Le mot punitif n'a rien à faire là-dedans, c'est une manière de caricaturer le débat. La fiscalité est un instrument de régulation, elle peut donc être incitative ou dissuasive. Sur l'écotaxe, on s'y est pris comme des manches parce qu'on l'a toujours abordée comme un impôt additionnel. Or on peut la faire à pression fiscale égale, en soulageant par exemple la fiscalité qui pèse sur le travail pour la déplacer là où on a besoin de changer les comportements. Je crois que Ségolène Royal l'a compris aujourd’hui. Et même si nous ne sommes pas toujours d'accord sur les modalités, je peux en témoigner : on ne peut pas lui faire procès de ne pas être du coté des écologistes.

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Après l'échec de la conférence de Copenhague en 2009, vous aviez parlé de "faillite du système de négociations, système que Ségolène Royal a justement jugé inadapté cette semaine. Partagez-vous son diagnostic ?

Tous les processus onusiens sont lourds, a fortiori quand 195 Etats y sont engagés. Mais celui-ci est enclenché, Laurent Fabius passe 100% de son temps dans les enceintes internationales, ce n'est pas le moment de le fragiliser ! S'il y a des questions, légitimes, à se poser sur ce type de mécanisme, on le fera après la conférence de Paris. Pour ma part, je suis par exemple convaincu que ce processus devrait être doublé, à terme, d'une organisation mondiale de l'environnement qui prenne en charge la gestion des biens communs planétaires.

Qu'est-ce qui fera in fine, selon vous, de la conférence de Paris un succès ?
Premièrement, c'est que l'objectif soit respecté, c'est-à-dire un accord global juridiquement contraignant de tous les Etats. Ensuite, c'est que la somme de leurs engagements nous place sur la trajectoire d'un réchauffement global limité sous la barre des deux degrés. Enfin, la crédibilité de ce succès se mesurera sur les instruments que les Etats auront adoptés pour tenir ces engagements : le prix du carbone, le basculement des financements depuis les énergies fossiles vers les énergies renouvelables, ou la création de financements innovants pour aider les pays à s’adapter.

Vous avez publié mercredi un thermomètre des premiers engagements pris par différents Etats. Certains ne font-ils pas preuve de mauvaise foi ?
Tous les Etats ne sont pas aux mêmes ambitions, c'est très net. Mais cela fait partie, malheureusement, du jeu de ces négociations de ne pas mettre sur la table toutes ses cartes en même temps : c'est comme dans une partie de poker. J'ose espérer que lorsqu'on aura fini d’identifier les Etats qui doivent réhausser leurs ambitions, on les en convaincra. Par exemple, il faudrait que les pays les plus émetteurs remontent parfois de 15 points leurs objectifs : d'ici 2030, c'est un point par an, ce n'est pas si énorme que ça !

"Nous ferons aussi face à la propagation d'épidémies"

Que se passera-t-il si on ne parvient pas à contenir le réchauffement climatique mondial sous la barre des deux degrés ?
Tous les modèles scientifiques nous montrent que si l'on n'y parvient pas, nous n'aurons plus la main sur ce phénomène, qui va s’emballer. La fonte des glaces va s'accélérer, provoquant une élévations des océans non pas en centimètres mais en mètres. Des centaines de millions de personnes devront se déplacer et souffriront de famines. Nous ferons aussi face à la propagation d'épidémies libérées des barrières thermiques actuelles, ou encore à des problèmes d'accès à l'eau qui généreront des conflits. Bref, cela déclencherait en cascade d'événements qui saperaient, selon la Banque mondiale elle-même, en profondeur nos économies et nos démocraties.

En 2009, vous aviez déploré le manque de courage de l'Europe pour s'avancer en première ligne. Qu'en est-il aujourd’hui ?
Mes inquiétudes ne viennent pour l'instant de l’Europe : on a un objectif de 40% de diminution des émissions de gaz à effet de serre, c'est déjà pas mal. Je m'inquiète plutôt de ce que vont faire les pays qui pour l'instant résistent, comme le Japon, l'Australie, ou le Canada. Ou encore de que vont vraiment faire les Etats-Unis : les Américains iront-ils plus loin que leur engagement actuel ? A l'oral, Barack Obama est parfait. Mais les mots ne suffisent plus, ce qui compte c'est qu'est-ce qu'on met en face. Si j'en crois les mots des chefs d'Etat, on est aujourd'hui en situation de guerre, c'est le sort de l'humanité qui se joue. Qu'ils tirent les conséquences de ces mots, en actes.

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L'ampleur des enjeux ne vous pousse-t-elle jamais au découragement ?
Régulièrement, l'espace d'une heure. Mais ce qui me remotive, c'est que je croise des gens extraordinaires, qui ne sont pas résignés mais créent et provoquent le changement. En fait, ils représentent une bonne partie de l'humanité.

Rétrospectivement, cela ne rend-il pas votre candidature à la primaire écologiste de 2011 anecdotique, au point de penser que c'était une erreur ?
Tout cela était en effet complètement anecdotique, par rapport aux enjeux. L'erreur, cela a été de passer sous les fourches caudines d'EELV. Je l'ai fait pour ne pas laisser penser aux écologistes que je leur déclarais la guerre mais cela a instantanément transformé, dans l'esprit des gens, un enjeu universel en enjeu partisan. A l'avenir, les probabilités sont très faibles que je revienne dans le jeu. Mon horizon s’arrête pour l'instant à la conférence climat de Paris.

"Les grandes formations politiques n'ont plus un mot pour ces sujets-là"

Comment analysez-vous l'impasse politique dans laquelle les écologistes semblent se trouver aujourd’hui ?
L’écologie s'est abimée parce qu'elle a parfois été mal portée, d'autres fois mal comprise. Mais en restant honnête, on peut admettre que si on avait écouté les écolos il y a 20 ans, on n'en en serait pas la aujourd’hui ! Ce qui est tragique dans notre pays, ce n'est pas tant de savoir ce que les écolos ont fait ou pas, c'est que les grandes formations politiques n'ont plus un mot pour ces sujets-là.

Si vous aviez à retenir un point de satisfaction de ces deux années ?
La mobilisation des autorités religieuses, au premier rang desquelles les autorités catholiques. J'ai engagé ce dialogue avec les différentes confessions mais c'est plus facile avec l'Eglise catholique, parce qu'elle a un représentant. Je vois maintenant que le Saint-Père utilise toutes les occasions pour interpeller sur ces sujets là. Mi-juin, le Vatican sortira son encyclique consacrée à l'écologie. Et en septembre, le Pape a prévu d'aller à l’Assemblée générale de l'ONU faire un discours sur le climat avec Ban Ki-moon.

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