Christiane Taubira : "Je suis armée pour me battre"

Christiane Taubira : "Je suis armée pour me battre"

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INTERVIEW - Christiane Taubira est la femme politique la plus influente sur Internet selon le palmarès 2014 E-réputation publié jeudi par metronews. La ministre de la Justice, qui vient de répondre dans un livre aux attaques racistes qu'elle a subies depuis le vote de la loi sur le mariage homosexuel, revient sur son rapport aux réseaux sociaux.

Vous êtes première de notre palmarès politique E-réputation. Saviez-vous que vous aviez autant de "pouvoir virtuel" ?
Non ! J'aime le pouvoir réel et concret, mais le pouvoir virtuel en plus, ouah ! (rires) Plus sérieusement, je suis très sensible à la relation réelle avec les gens : se voir, se toucher, se parler, prendre du temps. J'aime beaucoup le livre papier, et les cahiers plus que les tablettes. Mais en même temps, j'ai compris depuis plusieurs années qu'il y a là un espace où une forme de sociabilisation se produit. Il n'y a aucune raison de s'en tenir à l'écart : la politique, c'est s'occuper des gens, comprendre leurs attentes. Lorsqu'ils se déportent dans un univers comme celui des réseaux sociaux, qui a l'air virtuel mais qui fait remonter des types d'attentes très particuliers, je pense qu'il est du devoir des politiques de saisir et de comprendre.

Quel usage faites-vous des réseaux sociaux au quotidien ?
Pour moi, c'est une façon de parler aux gens, de les entendre aussi. Je ne les utilise pas au quotidien dans le sens où ce n'est pas une addiction chez moi. Ce qui m'importe, c'est de saisir les lignes de force, mais pas l'effervescence. Toutes ces choses dérisoires, absolument mineures, qui font du tapage, je m'en tiens à l'écart. Sur Internet, il y a une instantanéité qui doit être prise en compte. Mais ensuite, il faut approfondir les choses et ne pas se contenter de ce qui peut devenir juste de l'humeur.

Pour vous, c'est un moyen de partager vos réflexions et de faire progresser vos idées ?
Oui, surtout les choses qu'on aime et qui nous préoccupent. Quand j'apprécie un spectacle, je le partage très volontiers. Dire à des personnes : "Là vous pouvez aller recueillir de l'émotion et de la joie", c'est important. Je sais que ces coups de cœur, c'est un vrai partage.

Cela peut être étonnant de voir une ministre partager ses coups de cœur sur Twitter...
Non, je crois que c'est le non partage qui est étonnant. La raison d'être de la politique, c'est de faire pour les gens. Mais si c'est juste faire des choses techniques, sérieuses, sans doute très utiles mais pas forcément compréhensibles et qui restent froides, on se prive de l'essentiel. Ce qui est naturel dans l'action politique, c'est de se préoccuper de ce qui peut être une source de joie, de sérénité, de paix, et de le partager, parce que la vie nous fournit au quotidien le lot de tracas dont nous n'avons pas besoin.

Internet permet aussi de délivrer une parole "hors cadre" : début janvier, vous aviez choisi de publier une tribune sur le Huffington Post pour réagir à l'affaire Dieudonné...
Oui, je trouve qu'il y a plus de liberté sur Internet. Le communiqué très formel, solennel, a sa fonction. Mais avec Internet, on touche beaucoup plus de monde. C'est un support d'une autre nature pour moi, qui peut véhiculer autre chose que ce qu'on peut mettre dans une interview dans un journal ou à la radio. Je voulais par exemple partager autrement le déchirement que j'ai éprouvé à la mort de Mandela. Et faire part autrement de la rage et de la fureur qui m'habitent face à Dieudonné.

Dans votre livre Paroles de liberté, vous revenez sur les insultes racistes que vous avez affrontées sur les réseaux sociaux depuis le vote du mariage pour tous : ce "mazout de la haine et de la vulgarité", cette "lâcheté flasque de l'anonymat". Est- ce aussi et surtout la bassesse qui domine sur les réseaux sociaux ?
Je ne dirais pas que cela domine, mais oui, malheureusement, il y a le meilleur et le pire sur Internet. Des gens se dissimulent derrière des pseudonymes et donnent libre cours à la haine, au rejet de l'autre, à la détestation. Dans mon cas il y a eu aussi des injures dans l'espace public, y compris d'élus qui signaient de leur nom. C'est un jeu profondément malsain parce que eux savent rester à la limite de ce qui tombe sous le coup de la loi. On sait que cela commence par les mots et que cela se termine par les actes, même si ceux qui les prononcent et ceux qui les font ne sont pas les mêmes. Depuis mon arrivée au ministère de la Justice, nous avons pris beaucoup de mesures contre le racisme et l'antisémitisme. Une des difficultés, c'est qu'il n'y a pas autant de plaintes que d'actes. Il faut faire en sorte qu'elles soient déposées, même si on sait que l'auteur n'est pas connu et qu'il n'y aura pas de suites, afin de mesurer le phénomène.

Vous avez pris le temps de la réflexion avant de répondre aux attaques. Est-ce important de prendre du recul face au temps médiatique et à l'immédiateté de Twitter ou Facebook ?
Spontanément, je n'avais pas l'idée d'écrire, ce sont les éditeurs qui sont venus me voir. Je ne me suis donc pas demandé s'il fallait traiter cela à froid, mais je suis contente de l'avoir fait ainsi parce que sur le moment, j'étais aspirée par mon travail, les urgences, les nécessités. Ceci dit ce que je peux ressentir moi, ce que j'ai éprouvé et ce que cela m'a fait de revenir dessus en écrivant ce livre, ne compte pas. L'essentiel, ce sont les milliers, les millions de personnes et notamment de jeunes qui sont confrontés à cela. Moi je suis une cible, mais même si je souffre, je ne suis pas une victime parce que je suis armée pour me battre.

Vous plaidez pour la République, la démocratie dans votre livre. Internet est-il un front essentiel pour mener la bataille ?
Oui, ça doit l'être. Pour les personnes qui ont une vie "installée", un emploi, un logement, assez peu d'imprévus et d'imprévisibles, la République la démocratie sont devenues banales. Je sais que ces personnes ne peuvent pas bien entendre mon plaidoyer. Mais je suis persuadée qu'aucune génération ne peut vivre sans idéal. Si on ne défend pas la République, si on ne dit pas à chacune et chacun que nous sommes tous les sentinelles et que nous avons un devoir d'exigence pour que la République soit vraiment la République, on les renvoie à quoi ? Soit à des égoïsmes, soit à une vie communautaire, soit à une exclusion sans perspective. Je préfère leur dire que le chemin de la République est difficile, mais que c'est le meilleur et que nous pouvons le prendre ensemble.

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