Mort de Steve, Gilets jaunes, Pitié-Salpêtrière... Castaner, ministère amer

Politique
INTÉRIEUR - Si le Premier ministre lui a renouvelé sa confiance mercredi 31 juillet, Christophe Castaner est la cible des critiques de l'opposition sur les circonstances de la mort de Steve Maia Caniço. Une nouvelle affaire qui fragilise un peu plus le ministre de l'Intérieur.

Un silence qui fait beaucoup de bruit. Mardi 30 juillet, Christophe Castaner s'affichait aux côtés d'Édouard Philippe lors de la présentation des conclusions du rapport de l'IGPN sur l'intervention policière le soir de la Fête de la musique à Nantes. Une séquence pour le moins marquante où l'on y voit un ministre de l'Intérieur mutique et l'air grave derrière le Premier ministre, tel un spectateur de l'événement. Pourtant comme le rappelle le politologue Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au Cevipof, "il est directement exposé, il reste sur le devant de la scène en raison du climat de fortes tensions."


Même si Christophe Castaner s'est depuis plusieurs fois exprimé, dans la presse et sur les réseaux sociaux, sur la mort de Steve Maia Caniço, plusieurs élus de l'opposition ont interpellé directement le ministre de l'Intérieur. Le député de la France Insoumise Alexis Corbière a qualifié le ministre de "faible politiquement face, notamment, aux méthodes de la police." Julien Aubert, député Les Républicains et candidat à la présidence du parti, n'appelle pas à sa démission pour cette affaire-là mais estime "qu'il aurait du y avoir avoir un remaniement (plus tôt) pour changer de ministre." Enfin Sébastien Chenu, député RN, considère que le ministre est "fragilisé, car sa doctrine du maintien de l'ordre, sa capacité à protéger les Français n'a pas été couronnée de succès." 

Les critiques fusent de partout envers celui qui, pourtant, a toujours rêvé d'être ministre de l'Intérieur. "C'était son ambition dès 2017 ", rappelle Bruno Cautrès. Une ambition qui laissait entrevoir une bonne préparation au poste ? Pas si sûr. "Il y a eu dès le début de son arrivée à Beauvau des bugs de communication, il n'a pas donné la même image comme ministre de l'Intérieur que celle de ses prédécesseurs. Nicolas Sarkozy, c'était l'ordre public, Manuel Valls, les valeurs républicaines, Bernard Cazeneuve, le sérieux d'un homme d'Etat", souligne le politologue. 


Ce n'est pas la première fois que "le premier flic de France" risque d'être poussé vers la sortie. Il lui a notamment été reproché de ne pas avoir ou d'avoir mal réagi à certains événements, notamment celui du mouvement des Gilets jaunes, "là est le nœud du problème", selon Bruno Cautrès.

Un gestion difficile des Gilets jaunes

Le baptême du feu de Christophe Castaner au ministère de l'Intérieur a été pour le moins mouvementé. Un peu plus d'un mois après la démission de Gérard Collomb, son prédécesseur, le nouveau ministre de l'Intérieur doit faire face aux Gilets jaunes et aux violents incidents qui les accompagnent. Fin novembre et début décembre, plusieurs rassemblements dégénèrent à Paris et notamment sur les Champs-Elysées. L'autorité de Christophe Castaner est alors questionnée, le ministre de l'Intérieur étant dans un premier temps critiqué pour son "laxisme" face aux manifestants. 


Suivent plusieurs semaines de mouvements sociaux et d'affrontements durant lesquels Christophe Castaner doit s'expliquer plusieurs fois devant les parlementaires. La question de l'usage des lanceurs de balles de défense est également posée, notamment après l'éborgnement de Jérôme Rodrigues, l'une des figures des Gilets jaunes. 


Plusieurs autres personnes sont blessées par des tirs de LBD et accusent les autorités d'orchestrer des violences policières. "Il est vrai qu'on a le sentiment où il y a eu une anticipation des forces policières pour certains actes des Gilets jaunes mais aussi d'autres où cela s'est très mal passé", relate Bruno Cautrès. Depuis novembre, plus de 250 procédures de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) ont été ouvertes. Une affaire refait fréquemment surface sur les réseaux sociaux : celle de Zineb Redouane. Blessée par une grenade lacrymogène tirée par les forces de l'ordre lors d'une manifestation à Marseille et ce, alors qu'elle se trouvait à bord du balcon de son appartement, l'octogénaire meurt quelques heures plus tard d'un arrêt cardiaque. Christophe Castaner avait alors déclaré : "Je ne voudrais pas qu’on laisse penser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane. Parce que c’est faux."

Propos et communication décriés

Le ministre de l'Intérieur est aussi critiqué pour ses réactions hâtives à certains faits d'actualité. Le 16 avril 2019, au lendemain de l'incendie de Notre-Dame à Paris, Christophe Castaner partage sur les réseaux sociaux des images de sa visite dans la cathédrale avec pour légende : "Cette plaie béante au cœur de Paris, elle cicatrisera. Par notre générosité. Par notre solidarité. Par cette force qui nous rassemble face à l’adversité et qui fait de nous une grande nation". Les internautes avait alors critiqué ce qu'ils qualifiaient de "mise en scène" du ministre de l'Intérieur.

Autre controverse pour Christophe Castaner : l'affaire de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le 1er mai dernier, le ministre de l'Intérieur annonce l'"attaque" de l'hôpital parisien de la Salpêtrière par des manifestants. Une déclaration mensongère, puisque des documents publiés peu de temps après révèlent qu'il s'agissait d'un mouvement de manifestants pacifistes cherchant à fuir une charge policière. Christophe Castaner est finalement revenu sur ses propos quelques jours plus tard : "Je n'aurais pas dû employer le terme 'attaque' mais intrusion violente."

Plus récemment, l’intervention controversée début juillet des forces de l’ordre pour déloger des manifestants écologistes sur le Pont de Sully à Paris était "parfaitement légitime", a jugé Christophe Castaner. Le ministre de l'Intérieur reconnaît cependant "des doutes" sur ses "modalités". Une enquête judiciaire a par ailleurs été confiée à l'IGPN.

Une soirée arrosée et controversée

Le 15 mars dernier, Christophe Castaner fait la une de deux magazines people. Ces derniers publient des photos où l'on voit le ministre de l'Intérieur embrassant une jeune femme lors d'une soirée dans une discothèque parisienne après la 17e journée de mobilisation des Gilets jaunes. Si Christophe Castaner affirme que cette affaire relève de sa vie privée, son image s'en retrouve ternie. Une faute professionnelle, selon plusieurs syndicats de police dans un contexte de mobilisation sociale. Le ministre de l'Intérieur a depuis exprimé ses regrets quant à cette soirée : "Vu l'emballement, je ne le referai pas."

Des décorations qui font polémique

Mi-juillet, le site Mediapart révèle que Christophe Castaner a décoré des policiers de la médaille de la sécurité intérieure en juin dernier pour leur "engagement exceptionnel dans le cadre des Gilets jaunes". Problème : parmi les médaillés, au moins cinq agents sont impliqués dans des enquêtes judiciaires concernant des violences policières. 


Parmi ces policiers : le chargé des opérations de maintien de l'ordre lors d'un rassemblement en mars dernier à Nice, au cours duquel la militante Geneviève Legay a été projetée au sol, grièvement blessée à la tête. Même la compagne du policier, chargée de l’enquête sur les violences commises ce jour-là, a été décorée. Un capitaine de police auditionné dans le cadre de l'enquête sur le décès de Zineb Redouane a également été décoré tout comme le commissaire de police qui aurait donné l'ordre d'utiliser des gaz lacrymogènes lors de la Fête de la musique sur le quai Wilson à Nantes. Soirée durant laquelle Steve Maia Caniço a disparu. Ce n'est qu'un mois après que le corps du jeune Nantais a pu être retrouvé.


Pourtant du côté des policiers, le bilan des premiers mois de Christophe Castaner n'est pas des plus positifs. "Dès son arrivée au ministère de l'Intérieur, Christophe Castaner a souhaité améliorer le moral des forces de l'ordre notamment en s'attaquant aux heures supplémentaires. Force est de constater que la tâche est loin d'être finie...", souligne Bruno Cautrès. Depuis le début de l'année, 45 policiers se sont donné la mort, c'est 10 de plus que pour l'ensemble de l'année 2018.

L'affaire de trop ?

La mort de Steve Maia Caniço vient donc s'ajouter aux multiples polémiques impliquant Christophe Castaner, toujours en quête de légitimité au sein de son propre ministère. "Ce qui est le plus navrant dans cette histoire à Nantes, c'est que la mort de ce jeune homme intervient un jour de fête et au même endroit qu'une intervention policière, sans que les deux événements ne puisse être liés, selon le rapport de l'IGPN", relève Bruno Cautrès. La mort de Steve est-elle alors l'affaire de trop pour le locataire de Beauvau ? Pas pour le politologue : "De toute façon, le poste est très fréquemment exposé aux polémiques. Le fait que le ministre de l'Intérieur fasse l'objet de vives critiques n'est pas un cas de figure rare, surtout dans le contexte actuel."

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