Cohabitation, séducteur, Asie... : Jacques Chirac en douze mots

Politique

ABÉCÉDAIRE - L'ancien président de la République, mort à 86 ans ce jeudi, restera connu comme un animal politique redoutable, à la personnalité secrète et sensible. Pour retracer sa longue carrière politique et décrire l'homme, 12 mots ne suffisent pas mais donnent déjà les clés d'une vie au service de la passion politique. Douze mots pour 12 ans à l'Elysée.

Bosseur 

Jacques Chirac est de l'avis de tous ses amis et collaborateurs un travailleur acharné, et ce depuis son plus jeune âge. Une jeunesse parisienne à gravir rapidement tous les échelons du prestige éducatif français. Bachelier en 1950, il intègre Sciences-Po Paris l'année suivante. Là, il participe de temps en temps à des réunions de la cellule communiste. Mais son énergie est avant tout focalisée sur l'étape d'après. Comme tout élève ambitieux de Sciences-Po qui se respecte, il rêve en effet d'intégrer l'ENA. Il réussit le concours d'entrée et sortira dixième de la promotion Vauban en 1959. 

C'est dans cette école qui forme la haute administration française qu'il se liera d'amitié avec des hommes aussi différents que Michel Rocard ou Bernard Stasi. Après des études menées au pas de charge grâce à une énorme capacité de travail et un sens du collectif, Jacques Chirac se lancera dans une carrière politique durant laquelle il épuisera un grand nombre de collaborateurs. "Il ne s'arrêtait jamais", disait de lui un vieux compagnon de route. 

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Séducteur

Jacques Chirac et "Bernadette" auront formé l'un des couples les plus médiatisés de la Ve République. C'est à Sciences-Po, durant leurs études, que les deux jeunes élèves se rencontrent. Jacques Chirac est à l'époque un grand jeune homme séduisant et très séducteur. La jeune Bernadette Chodron de Courcel tombe amoureuse de ce grand étudiant issu d'un milieu différent. Appartenant à la haute société parisienne, sa famille voit d'un mauvais œil ce mariage avec un Chirac, inconnu des milieux mondains. Les Chodron de Courcel refusent ainsi une célébration de mariage dans la très chic basilique Sainte-Clothilde, dans le 7e arrondissement. La messe aura lieu dans une annexe. Le couple Chirac aura deux filles. Claude travaillera à l'Elysée avec son père pendant des années. Laurence, souffrant d'anorexie, finira par se suicider en avril 2016.

Le couple Chirac est un chapitre à tiroirs dans la vie de l'ancien président de la République. Pendant des années, Bernadette s'est mise au service exclusif de la carrière politique de son mari qui lui en a fait voir de toutes les couleurs. "Il m'appelait la tortue car il me trouvait toujours trop lente", a raconté à de multiples reprises l'ancienne première Dame de France. Séducteur, Jacques Chirac a eu une vie privée multiple, sans que son épouse n'y trouve à redire. L'époque était ainsi faite. 

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Bulldozer

Admirateur du général de Gaulle, Jacques Chirac est surtout le "fils spirituel" du président Georges Pompidou, à qui il doit la majeure partie de sa carrière politique. En mai 1967, à 34 ans, il est nommé secrétaire d'Etat à l'Emploi auprès du ministre des Affaires sociales par la volonté de Georges Pompidou. C'est lui qui le surnomme le "bulldozer" après avoir remarqué ses énormes qualités de travail et de combativité. Plus jeune membre du gouvernement, il joue un rôle très important durant les événements de mai 68 en participant à la conclusion des Accords de Grenelle. Il devient l'archétype du jeune énarque brillant. La presse le remarque comme un "jeune loup" avec qui il faudra compter dans les années à venir.

Ce surnom de "bulldozer" convient parfaitement à Jacques Chirac qui avance en politique sans états d'âme et sans retenir ses coups, derrière une personnalité toutefois sensible aux dires de tous ceux qui l'ont côtoyé de près. Du "bulldozer" au "tueur" en politique, il n'y a qu'un pas que l'ancien président franchira assez vite, avec une liste de "victimes" considérable : Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing, Edouard Balladur, Charles Pasqua, etc... 

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Corrèze 

Jacques Chirac "le corrézien". Toute sa vie, il restera attaché à ce territoire où il fit ses premiers pas en politique en 1965. Il est alors élu conseiller municipal de Saint-Féréole, berceau de la famille Chirac. Mais c'est deux ans plus tard qu'il arrache la circonscription d'Ussel à la gauche. Député de Corrèze pendant des années, Jacques Chirac se fond tout naturellement dans cette culture paysanne qu'il affectionne, bien loin des mondanités parisiennes qu'il fuit. Sa haute silhouette et ses grandes enjambées seront reconnaissables entre mille, sur les marchés du département ou sur les routes de campagnes. Lorsqu'il deviendra ministre de l'agriculture, Jacques Chirac pourra "tater le cul des vaches" avec joie et passer des heures et des heures au salon de l'agriculture à Paris, à manger toutes sortes de cochonnailles avec des bières dès 8h du matin. Très apprécié du monde paysan, l'ancien président avait le contact très facile et se complaisait à apparaître comme l'homme de la terre et du bon sens, contre le snobisme des "intelllos" parisiens. 

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Une avenue "Jacques et Bernadette Chirac" à Brive-la-Gaillarde

Giscard 

Les noms de Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac restent indissociables pour décrire la vie politique française pendant trente ans et la célèbre guerre des droites qui coûtera tant à ce camp. Tout sépare les deux hommes : le premier méprise intellectuellement le second, tandis que Jacques Chirac prend VGE pour un "marquis" trop sûr de sa valeur. En 1974, après son élection à la présidence, Valéry Giscard d'Estaing nomme le bouillonnant Jacques Chirac à Matignon. La relation entre les deux dirigeants se passe mal. En 1976, le gaulliste claque la porte, estimant qu'il n'a pas les moyens politiques de gouverner. En réalité, il prépare déjà la présidentielle de 1981 où, éliminé au 1er tour, il finira par discrètement faire battre le candidat de centre-droite face à François Mitterrand. La haine entre Jacques Chirac et VGE restera tenace dans les années 80 et 90. Les deux hommes ne se croisaient jamais et continuaient à vouloir combattre par partis interposés, le RPR et l'UDF. 

Pomme 

"Mangez des pommes !". Entre Jacques Chirac et les Guignols de l'Info, ce sera une longue passion audiovisuelle qui aura aussi son importance politique. Il apparaît dans l'émission satirique au début des années 90, comme maire de Paris. Présenté comme un dirigeant ambitieux et impatient, il est très vite associé en 1993 au "fameux Putain deux ans !", le temps qui le séparait de l'élection présidentielle de 1995. Sa marionnette fait rire la France entière et le rend de plus en plus sympathique, face à Edouard Balladur présenté comme "le traître", la "couille molle". Lorsqu'arrive la campagne de 1995, La France pour tous, un petit livre de Jacques Chirac avec une pomme sur la couverture, lance le fameux slogan inventé par Les Guignols "mangez des pommes !". Les sketchs, repris tous les soirs sur Canal +, finiront de faire de Jacques Chirac le candidat de la jeunesse et de l'humour branché. Il battra Edouard Balladur puis Lionel Jospin au second tour. 

  Cohabitation

Jacques Chirac est le premier locataire de Matignon à avoir pratiqué cette forme nouvelle de gouvernance rendue possible par les institutions de la Ve République. En mars 1986, il est nommé Premier ministre par François Mitterrand qui vient de perdre les élections législatives. Une nouvelle génération d'hommes et de femmes de droite arrive aux manettes, sous l'autorité d'un Jacques Chirac libéral et encore affublé d'une image assez cassante. La cohabitation entre François Mitterrand et son Premier ministre est rude, l'habileté politique du premier rend difficile la vie à Matignon. 

Très impopulaire en 1986, le président de la République va profiter de ces deux ans pour reconquérir l'opinion et enfermer Jacques Chirac dans une posture politicienne. Ce dernier finira par être battu à la présidentielle de 1988. Si la bataille entre les deux hommes a été rude, ils ont appris à se connaître humainement. Plus tard, lorsqu'Edouard Balladur cette fois Premier ministre de François Mitterrand cherchera à conquérir l'Elysée, François Mitterrand deviendra de fait un allié de Jacques Chirac. Atteint gravement par la maladie qui l'emportera, il appréciera les qualités humaines de Jacques Chirac, aussi guerrier en politique que sensible dans les relations plus privées. 

Républicain 

Jacques Chirac a eu dans sa phase de conquête de l'Elysée une image beaucoup plus à droite qu'il ne l'était en réalité. Dans les années 80, comme président du RPR, il incarnait une vision libérale en économie, sécuritaire dans le domaine régalien, l'ensemble étant très apprécié par le "peuple de droite". Mais au fond de lui-même, Jacques Chirac était beaucoup plus modéré, certains de ses amis corréziens le voyant même comme un radical-socialiste bon teint. C'est comme président de la République qu'il montrera sa vraie philosophie politique, empreinte de tolérance, de pragmatisme et de peu de convictions, diront ses détracteurs. Jacques Chirac, comme François Hollande, était surtout un républicain qui n'aimait pas, une fois élu président, les querelles partisanes. Il recherchait la concorde nationale. 

Le 21 avril 2002, il se retrouve au second tour de la présidentielle face à Jean-Marie Le Pen. Par sa personnalité, ses convictions républicaines et face à la menace de l'extrême-doite, il recueillera plus de 80% des voix, la gauche votant massivement pour lui. Jacques Chirac devient alors le symbole d'une France républicaine. Mais il ne saura pas en 2002 profiter de cette très large victoire pour ouvrir son gouvernement à d'autres forces que la droite et changer la donne politique française. 

Paradoxe 

Le bilan pour la France des douze années de présidence Chirac est inversement proportionnel à l'énergie qu'il mit à conquérir le pouvoir. Pour le pays, les années 1995-2007 seront synonymes d'apathie réformatrice et de retard pris par rapports à nos partenaires et concurrents européens. Après le coup d'arrêt des grèves de décembre 1995 subies par Alain Juppé à Matignon, Jacques Chirac subira la cohabitation avec Lionel Jospin puis un second mandat occupé par les affaires internationales, notamment irakiennes. Mis à part son engagement vert pour la sauvegarde de la planète, l'ancien président ne prendra pas à bras le corps les problèmes structurels qui minent encore aujourd'hui l'économie française : chômage de masse, endettement, retard éducatif et déficit de combativité des entreprises à l'export. Par manque de convictions fortes et de lucidité sur la mondialisation qui arrivait, Jacques Chirac, comme François Mitterrand, n'auront pas préparé la France au nouveau monde. 

Irak 

L'opposition de Jacques Chirac à la guerre en Irak en 2003 restera comme un fait marquant de la diplomatie française de ces dernières décennies. Lorsque George W.Bush veut déloger Saddam Hussein avec son allié britannique, la France se braque contre ce projet qui rompt avec un monde multipolaire régi par le droit international, sous l'autorité des Nations Unies. Le discours de Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, à la tribune de l'institution internationale, restera dans les annales de l'ONU comme un acte de panache salué par toute la classe politique française, voire mondiale. La décision de Jacques Chirac confortera sa stature internationale, notamment au sein du monde arabe où il bénéficiera jusqu'à la fin d'une grande popularité. 

Affaires

Le nom de Jacques Chirac, comme celui de François Mitterrand, restera associé à l'époque des affaires de corruption qui ont tant marqué la vie politique française. En septembre 2000, le journal Le Monde révèle un scandale de financement occulte du RPR, avec l'aveu posthume d'un promoteur immobilier qui accuse Jacques Chirac, alors maire de Paris, d'avoir joué un rôle central dans le système. Après des années d'enquête, l'ancien chef de l'Etat est mis en examen par la juge Simeoni en 2007, juste après son départ de l'Elysée. Deux ans plus tard, il est de nouveau mis en examen dans une autre affaire. Il sera finalement condamné deux ans plus tard pour "détournement de fonds publics" et "abus de confiance". 

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Jacques Chirac et le musée du quai Branly

Asie

Toute sa vie, Jacques Chirac a eu un jardin secret : les civilisations anciennes, surtout asiatiques. Alors qu'il se complaisait à montrer de lui une image d'homme simple, voire inculte, il gardait pour lui cette passion raffinée et très sincère. Pendant ses études, il séchait parfois les cours pour aller au musée Guimet contempler les sculptures chinoises et les masques anciens. Plus tard, ce furent les voyages au Japon et les discussions interminables avec des passionnés de l'Asie, écrivains ou bien antiquaires. Si François Mitterrand délaissait souvent ses activités élyséennes pour aller flâner chez les bouquinistes, Jacques Chirac, lui, rendait visite à des galeries parisiennes spécialisées dans l'art japonais et chinois. L'ancien président de la République était aussi un grand admirateur de combats de sumo au Japon. 

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