Entre Christophe Castaner et la police, chronique d'une confiance ébranlée

Entre Christophe Castaner et la police, chronique d'une confiance ébranlée
Politique

DÉSORDRE - Les mesures annoncées lundi par le ministre de l'Intérieur crispent les syndicats policiers. Depuis sa nomination, Christophe Castaner n'avait jamais connu une telle défiance à son égard.

Rien n'y fait. Alors que Christophe Castaner reçoit depuis jeudi les syndicats de police afin de tenter de désamorcer la tension, les mesures qu'il a annoncées lundi pour lutter contre le racisme et les violences alimentent toujours leur colère. Les manifestations à l'appel de plusieurs organisations se poursuivaient vendredi. "Les flics de France ne considèrent plus Christophe Castaner comme le supposé premier flic de France. Il nous a lâchés lundi", déclarait la veille Yves Lefebvre, secrétaire général d'Unité SGP Police-FO, appelant ses collègues à suspendre les interpellations. 

Tandis que des manifestants jetaient à terre leurs menottes, certains ont même appelé le ministre de l'Intérieur à la démission. Ce niveau de tension entre les forces de l'ordre et leur ministre de tutelle est une première depuis l'accession de Christophe Castaner à ce poste en octobre 2018.

Des revendications entendues

Durant cette période de vingt mois marquée, notamment, par les manifestations des Gilets jaunes et le conflit social autour des retraites, Christophe Castaner avait jusqu'ici veillé à maintenir des relations sereines avec les syndicats de police, dans la lignée, d'ailleurs, de ses prédécesseurs. 

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Sur le plan social, le principal mouvement au sein des forces de l'ordre remonte à la fin de l'année 2018, peu après la nomination de Christophe Castaner à la suite de Gérard Collomb - un ministre lui-même marqué par l'affaire Benalla, qui avait ulcéré la profession. Alors que les Gilets jaunes focalisaient l'attention sur le pouvoir d'achat des Français, les syndicats de police avaient conduit plusieurs mouvements de revendication portant sur les salaires et l'investissement dans le matériel. Alliance, syndicat classé à droite, avait ainsi appelé le 19 décembre 2018 à une "journée noire", demandant aux policiers de "fermer les commissariats" et de "ne sortir que sur appel", pour protester contre le manque d'investissements, alors que le budget voté pour 2019 prévoyait déjà une hausse des moyens pour la police et la gendarmerie. 

Durant cette période agitée, les trois principaux syndicats, Alliance, Unité SGP Police-FO et l'Unsa avaient obtenu des revalorisations de salaires ainsi que la garantie du paiement des heures supplémentaires accumulées au cours des années précédentes. "Nous avons obtenu ce que nous voulions, ce que nous étions venus chercher", s'était d'ailleurs félicité à l'époque le même Yves Lefebvre. 

Un an plus tard, en décembre 2019, les policiers avaient fait partie des professions bénéficiant de garanties spécifiques dans le cadre de la réforme des retraites. Face au mouvement social qui se profilait - menace de fermeture des commissariats, "grève du zèle"... - , Christophe Castaner avait écrit aux policiers pour leur annoncer que les spécificités de leur régime de retraite seraient maintenues, en particulier le droit à un départ anticipé. Des garanties qui avaient entraîné la suspension du mouvement chez les forces de l'ordre. 

Appui sans faille durant l'épisode des Gilets jaunes

Surtout, Christophe Castaner avait apporté jusqu'ici un appui constant aux forces de l'ordre, y compris dans les périodes les plus tendues de la crise des Gilets jaunes. "Je ne connais aucun policier, aucun gendarme qui ait attaqué des Gilets jaunes. Par contre, je connais des policiers et des gendarmes qui utilisent des moyens de défense de la République, de l'ordre public", tonnait-il en janvier 2019, alors que 200 signalements avaient déjà été transmis et 78 enquêtes judiciaires ouvertes pour des suspicions de violences à l'encontre des manifestants. 

"Il y a des blessures que je ne veux pas nier [...] S'il y a des fautes, elles seront sanctionnées. Mais inversons un peu la charge de la preuve", déclarait-il encore en février 2019. "Aujourd'hui, il n'y a pas des policiers violents qui s'en prendraient à des gentils manifestants. Il y a des brutes qui viennent dans les manifestations pour casser." 

Preuve de ce climat favorable, en avril 2019, le patron du syndicat Alliance, Fabien Vanhemelryck, qui réclamait "un grand débat de la police nationale" et des "états généraux de l'institution", promettait aux autorités un syndicalisme "combatif mais constructif"

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Cette ligne constante de Christophe Castaner avait suscité la polémique en juillet 2019, lors de la remise d'une promotion exceptionnelle de la médaille de la Sécurité intérieure. Parmi les 9162 noms de policiers retenus pour cette décoration, certains figuraient dans des enquêtes ouvertes pour des violences présumées lors des manifestations, comme l'avait révélé Mediapart. Refusant que ces noms soient "jetés en pâture", le patron de Beauvau avait estimé qu'il n'y avait "aucune mise en cause" contre eux, indiquant simplement que "s'il y a des sanctions, la médaille sera retirée".  

Un climat tendu depuis la crise sanitaire

La ligne de conduite de Christophe Castaner a évolué au début de l'année, alors que le débat sur les violences policières commençait à s'enflammer. Confronté à une série d'accusations et de soupçons de bavures, le ministre avait été missionné par le sommet de l'exécutif pour ouvrir en janvier une "conférence citoyenne" centrée sur les rapports entre les forces de sécurité et la population - une demande d'ailleurs appuyée par des syndicats.

"Cet usage de la force doit être toujours, en toutes circonstances, même face aux insultes, même face aux projectiles, aux coups, à la brutalité, proportionné et maîtrisé", avait-il déclaré le 11 janvier 2020, alors qu'Emmanuel Macron lui-même amorçait une inflexion sur le sujet, comme le réclamait sa majorité. 

"C'est l'honneur de la police qui est en jeu, on ne fait pas un croche-pied à l'éthique, sauf à s'abaisser, à abaisser la police", poursuivait-il deux jours plus tard lors d'un discours à l'Ecole nationale supérieur des officiers de police, alors que circulaient des images de violences en marge des manifestations contre la réforme des retraites. Un discours dans la droite ligne des mesures annoncées lundi par le ministre, celles qui ont mis le feu au poudre. 

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Colère des policiers : le coup de gueule du syndicat Alliance Police

Entretemps, l'épisode de la crise sanitaire a lui-même contribué à détériorer les relations entre les forces de l'ordre et leur tutelle. Fin mars, l'ensemble des syndicats avait ainsi lancé "un avertissement solennel" à Christophe Castaner, lui reprochant le manque de masques à disposition pour ces agents restés en première ligne durant le confinement. "Si les moyens de protection font défaut dans les services, les policiers ne feront que les missions réellement urgentes et ne procéderont plus au contrôle du confinement", avait menacé l'intersyndicale. Des policiers figurent d'ailleurs parmi les dizaines de plaintes déposées contre les membres du gouvernement pour la gestion du Covid-19, ciblant pour leur part le ministre de l'Intérieur. 

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