Crise sanitaire : le Conseil scientifique, une cible politique de premier choix

Crise sanitaire : le Conseil scientifique, une cible politique de premier choix
Politique

EXPERTS - Critiqué depuis le départ par les partisans du professeur Didier Raoult, le Conseil scientifique du Covid-19 est désormais la cible de responsables politiques qui dénoncent l'alarmisme et l'omniprésence de son président, Jean-François Delfraissy, dans l'espace médiatique. A travers lui, c'est l'exécutif qui est visé.

On ne compte plus les mises en cause visant le Conseil scientifique. Les experts, dont les avis étaient attendus avec fébrilité durant la première vague de l'épidémie, et presque toujours suivis par les autorités sanitaires, font aujourd'hui l'objet d'une contestation de plus en plus ouverte. 

Sur les réseaux sociaux, les détracteurs du comité scientifique créé en mars, lors de l'instauration de l'état d'urgence sanitaire, multiplient les mises en cause, émettant des doutes sur de supposés conflits d'intérêts en son sein et sur ses prises de positions successives face à l'épidémie, jusqu'aux dernières déclarations de son président Jean-François Delfraissy, jugées trop alarmistes. La moindre déclaration de l'un de ses membres est passée au crible de la suspicion. Selon un sondage Harris Interactive pour LCI paru mercredi, les Français sont partagés à part égale (46%) entre ceux qui font "confiance" au Conseil scientifique et ceux qui ne lui font pas confiance. Un sentiment qui trouve désormais un relais politique de plus en plus décomplexé. 

Didier Raoult mène la charge

Une petite musique d'ailleurs relayée, mardi, par le professeur Didier Raoult devant la commission d'enquête sénatoriale sur le Covid-19. Le directeur controversé de l'IHU Méditerranée Infection a refusé au préalable un débat prévu avec l'épidémiologiste Dominique Costagliola - signataire, début septembre, d'une tribune contre "la fraude scientifique" le visant directement. Devant les parlementaires, il a concentré les critiques à l'encontre du Conseil scientifique, qu'il avait quitté en mars dernier. Il s'en est pris tout particulièrement aux propos de Jean-François Delfraissy, qui estimait, le 9 septembre, que les autorités allaient devoir "prendre des mesures difficiles dans les 8 à 10 jours maximum", en raison du niveau "inquiétant" de l'épidémie. 

"Vous constaterez que l'anxiété n'est pas de mon côté. Ce n'est pas moi qui affole les populations", a fustigé Didier Raoult. "Non seulement je ne les affole pas, mais il n’y a pas vraiment de raison de les affoler", a assuré le professeur marseillais qui a également estimé que les avis du Conseil scientifique n'auraient jamais dû être rendus publics, mais qu'ils auraient dû être simplement transmis au gouvernement. 

Cette contestation aux dimensions politiques existait déjà au printemps dernier, portée notamment par les défenseurs du professeur Raoult. En avril, Marine Le Pen (RN) affirmait déjà ne pas accorder "énormément de crédit" aux experts nommés par le gouvernement, en plein débat sur la prescription d'hydroxychloroquine, le médicament contesté du protocole que préconise Didier Raoult. La députée LR Valérie Boyer, soutien actif du professeur, avait également émis des doutes sur "le fonctionnement du Conseil scientifique". 

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Une contestation qui s'étend

Depuis la rentrée, les critiques se répandent dans l'espace politique. A travers eux, c'est la réponse sanitaire des autorités qui est visée, de la généralisation des tests qui sature les laboratoires aux discours alarmistes sur les prochains mois, en passant par l'appel à la responsabilité des Français. Paradoxalement, le Conseil scientifique a émis relativement peu d'avis récemment, ses dernières publications remontant au 3 septembre (l'isolement réduit à 7 jours) et au 27 juillet (les scénarios pour l'automne). Son président, Jean-François Delfraissy, est en revanche intervenu régulièrement dans les médias. 

"Monsieur Delfraissy parle beaucoup trop", assénait ainsi dimanche, sur LCI, le président de la région Paca Renaud Muselier. "C'est un pompier pyromane en fait. Il met le président de la République et le pouvoir politique dans une situation très compliquée en lui disant 'maintenant vous avez l'obligation de prendre des décisions'. Mais en vertu de quoi ?"

"Vous avez en permanence un scientifique qui suit un autre scientifique et ils disent à peu près l'inverse l'un et l'autre", dénonçait également l'eurodéputé écologiste Yannick Jadot sur France Inter le 14 septembre. "Le Conseil scientifique s'exprime à travers la voix de son président qui, matin, midi et soir, cherche surtout à foutre la trouille aux Français. On fout la trouille aux Français et on se plaint qu'ils aillent se faire tester."

Dans une tribune publiée par Le Parisien, le 10 septembre, des chercheurs et des scientifiques ont relayé cette contestation, appelant à la suppression pure et simple du Conseil. "Nous appelons également le gouvernement à ne pas instrumentaliser la science. La science a pour condition sine qua non la transparence, le pluralisme, le débat contradictoire, la connaissance précise des données et l'absence de conflits d'intérêts. Le Conseil scientifique du Covid-19 ne respectant pas l'ensemble de ces critères, il devrait être refondé ou supprimé", estimaient les signataires. 

Tensions avec l'exécutif

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Les prises de position publiques du président du Conseil scientifique ont d'ailleurs pu créer des crispations avec l'exécutif lui-même. En appelant à des "mesures difficiles" et en laissant envisager la possibilité de reconfinements locaux, Jean-François Delfraissy a pris les devants sur les annonces préparées par le gouvernement. Or ce dernier a opté pour un scénario moins coercitif, laissant aux autorités locales la possibilité d'ajuster les mesures. 

Ce qui a valu un recadrage d'Emmanuel Macron, rappelant que "le Conseil scientifique est dans son rôle, qui est technique", mais que c'est au gouvernement "de prendre les décisions en essayant d'être les plus transparents et les plus clairs possible". 

Au sein de la majorité, l'omniprésence des experts commence d'ailleurs à en gêner certains. "Il faut que le gouvernement confine le Conseil scientifique, ce n'est plus possible ce bordel", lâchait le 11 septembre un élu LaREM à un journaliste de LCI. 

Initialement, le Conseil scientifique instauré par l'état d'urgence sanitaire ne devait pas perdurer après l'été 2020. Les mesures post-déconfinement et la perspective d'une épidémie persistante ont conduit à prolonger la mission des scientifiques. Mardi, devant la commission sénatoriale, Jean-François Delfraissy n'a toutefois pas exclu que son comité soit modifié en profondeur, voire supprimé. "Nul n'est indispensable [...] Nous nous sommes mis au service de la nation, en donnant les grandes directions basées sur la science pour éclairer les décisions politiques difficiles", s'est-il défendu, récusant l'accusation d'un "gouvernement d'experts". "Mais à présent, les services de l'Etat sont en ordre de marche. Il n'est pas sain qu'une structure créée de toutes pièces pour répondre dans l'urgence perdure."

La suppression du Conseil scientifique placerait plus que jamais l'exécutif en première ligne face à la crise sanitaire. Avec le risque de fragiliser un peu plus ses choix futurs, en particulier s'ils devaient être "difficiles". 

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