Loi contre la haine en ligne : "Demander à retirer en 24 heures les contenus, c’est extrêmement dangereux"

Politique

INTERVIEW - Examinée mercredi 3 juin par l’Assemblée nationale, la proposition de loi "contre la haine en ligne" forcerait les plateformes et autres réseaux sociaux à supprimer les contenus haineux sous 24 heures. Est-ce efficace ? Est-ce seulement possible ? On a posé la question à l'association La Quadrature du Net.

Responsabiliser les grandes plateformes du Web (Facebook, Twitter, Youtube etc.) et durcir la lutte contre la haine sur internet, tel est l’objectif de la proposition de loi portée par la députée LREM Laetitia Avia, dont l’examen à l’Assemblée nationale a débuté ce mercredi 3 juin. Ce texte suscite l’inquiétude des grandes plateformes mais aussi de La Quadrature du Net. L'association française de défense des libertés en ligne dénonce un texte "dangereux". Benoit Piédallu, membre de l'association détaille les risques que peut créer la loi. 

LCI - Pourquoi l’association considère-t-elle ce texte comme dangereux ?

Benoit Piédallu - Ce texte ne répond pas du tout au problème qui a été présenté. Il y a un problème de visibilité et de mise en avant de paroles haineuses, c’est une réalité. Ce que l’on dénonce c’est que cette visibilité des textes haineux soit le résultat du modèle économique des Gafam. L’idée est de conserver le plus longtemps possible les gens sur leur plateforme, et pour cela, une des méthodes est de mettre des messages engageant en avant. […] Sur YouTube, vous pouvez très rapidement arriver sur la colonne de recommandations à voir des vidéos conspirationnistes, extrémistes parce que ce sont les vidéos qui font le plus réagir. [...] Les algorithmes sont liés au modèle économique.

Demander à retirer en 24 heures les contenus, c’est extrêmement dangereux car on déplace la responsabilité du choix du côté des plateformes. C’est-à-dire du côté de personnes dont ce n’est pas tout le rôle de définir si un texte est clairement haineux ou pas. Rien dans la loi n’aide à définir ce qu’est qu’un contenu haineux. Le risque est que par défaut ces plateformes choisissent de supprimer des textes qu’on leur présente comme étant haineux plutôt que de réfléchir et de pouvoir se tourner vers le juge. 

LCI - Un bouton de signalement "commun" peut-il mener à des abus ?

Benoit Piédallu - C’est un des problèmes que l’on a depuis longtemps avec les systèmes de censure. Il y a parfois des signalements abusifs par les internautes qui vont demander le retrait d’un texte qui n’a peut-être rien de problématique. C’est un outil supplémentaire dans les mains de gens qui pourraient faire jouer cet outil là pour faire supprimer des textes qui ne leur plaisent pas.  

LCI - Le délai de 24 heures pour supprimer les contenus haineux est-il applicable ?

Benoit Piédallu - La suppression en 24 heures, c'est un pur élément marketing. En réalité, c’est déjà quelque chose de couramment fait par ces plateformes-là. De manière automatique, les plateformes sont totalement capables de le faire. C’est là où est le problème, il n’y a plus d’humain dans la chaîne. Laisser très peu de temps aux plateformes pour aller vérifier le contenu ça provoque l’enlèvement automatique donc, ça transforme l’algorithme en outil de censure. 

Un des autres risques, c’est le risque politique. On a déjà vu la police faire des demandes totalement abusives, par exemple lorsqu'elle a demandé la suppression du montage d'Emmanuel Macron en Pinochet. Là on pourrait utiliser cette loi pour demander tout bêtement le retrait de montages photos qui sont du domaine de la critique. Le pouvoir pourrait abuser de l’usage de la loi. 

LCI  - Laetitia Avia a annoncé que des sanctions seraient prises à l'encontre des plateformes si elles retiraient des contenus de manière excessive. Est-ce une solution ?

Benoit Piédallu - Nous pensons que ça ne sera pas efficace parce qu’il faudra définir ce qu’est une suppression abusive. Comment le définit-on ? S’il y a une demande de suppression du message alors que de l’autre côté on menace la plateforme de 4% de son chiffre d’affaire mondial…Les plateformes sont prises entre deux feux. Le mécanisme complet de cette loi n’est pas le bon. 

LCI - Que préconise l'association ?

Benoit Piédallu - Nous souhaiterions que le modèle économique des plateformes soit remis en cause. Une des propositions techniques que l’on propose et que l’on a mise en avant est "l’interopérabilité". C’est la possibilité à tout le monde de pouvoir dialoguer depuis l’extérieur avec des personnes qui sont à l’intérieur du réseau social. C’est pouvoir conserver son réseau social tout en sortant des plateformes. Ça serait extrêmement puissant pour diminuer les problèmes inhérents aux plateformes tout en étant respectueux des choix que vous faites. 

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