Polémique sur la rafle du Vél' d'Hiv' : une historienne décrypte les propos "graves" de Marine Le Pen

Politique
INTERVIEW - Marine Le Pen a jugé dimanche que la France n'était "pas responsable" de la rafle du Vel' d'Hiv en 1942 à Paris. Des propos qui ont suscité une vive polémique. LCI fait réagir l'historienne Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême droite et du négationnisme.

Les 16 et 17 juillet 1942, plus de 13.000 juifs français étaient arrêtés puis rassemblés au vélodrome d’Hiver à Paris. Une rafle exécutée par des policiers français, sur décision du régime de Vichy, qui ordonne leur acheminement dans les camps d’extermination nazis. Il faudra attendre le 16 juillet 1995 pour que Jacques Chirac, alors président de la République, reconnaisse la responsabilité de la France : "Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l’État français". Une première sur laquelle ne reviendront pas ses successeurs, Nicolas Sarkozy puis François Hollande, celui-ci réaffirmant cette responsabilité en 2012. 


Marine Le Pen, elle, a décidé dimanche de prendre le contre-pied, jugeant que la France n'était "pas responsable". "Je pense que de manière générale, plus généralement d'ailleurs, s'il y a des responsables, c'est ceux qui étaient au pouvoir à l'époque, ce n'est pas LA France. Ce n'est pas LA France", a déclaré la candidate au "Grand Jury" RTL-LCI-Le Figaro. Sous le feu des critiques, la député européenne a précisé sa pensée via un communiqué dans la soirée : "Comme Charles De Gaulle, François Mitterrand, ou encore de nos jours Henri Guaino, je considère que la France et la République étaient à Londres pendant l'Occupation et que le régime de Vichy n'était pas la France." 


LCI revient sur ces propos avec l'historienne Valérie Igounet, spécialiste de l'extrême droite et du négationnisme.

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Marine Le Pen : "Je pense que la France n'est pas responsable du Vel d'Hiv"

Peut-on dire que la France, au moment de la rafle du Vel d'Hiv, était à Londres ?

Evidemment que non. L'Etat français était sous la responsabilité du maréchal Pétain, et la France qui était à Londres était une "autre" France. Ce n'est pas une question d'objectivité, ce sont des faits historiques : il  y avait le général de Gaulle à Londres, et il y avait un Etat français qui a décidé de s'engager dans une politique de collaboration, incarnée par un homme, le maréchal Pétain. 


Du général de Gaulle jusqu'à  François Mitterrand, les présidents qui se sont succédé ont tous adopté la même ligne : "la France n'était pas responsable" à ce moment-là...

Cela fait partie des grandes questions, du fait d'assumer une certaine histoire de la collaboration de l'Etat français. Cette responsabilité dans un évènement "unique", nos responsables ont eu beaucoup de mal à l'assumer, à la reconnaître. Jusqu'à ce 16 juillet 1995, quand un président de la République a reconnu cela pour la première fois. C'était nécessaire, urgent, par rapport à beaucoup de questionnements sur l'attitude des femmes et des hommes politiques français. 


Peut-on revenir sur les propos de Jacques Chirac, comme Marine Le Pen semble le vouloir ?

Cet événement a été reconnu par un président, et revenir sur cela est plus que compliqué. Cela s'inscrit dans une lignée idéologique, une perception de l'Histoire française. C'est révélateur. Mais attention : il ne convient pas de taxer Marine Le Pen de négationniste. Ce mot n'est pas juste.


A quelle moment peut-on parler de négationnisme ?

Depuis dimanche, j'entends beaucoup parler de "négationnisme". Mais ce n'est pas cela en l'occurrence. Certes, Marine Le Pen est revenue sur une partie de l'Histoire, sur cette partie que le Front national n'a pas du tout reconnue, mais au contraire niée durant les années Jean-Marie Le Pen. Il y a eu une négation globale de l'extermination. Là, ses propos coïncident davantage avec l'engagement qu'elle a pris dans le cadre de son programme présidentiel : une promotion du "roman national", cette glorification de l'Histoire française. Or, celle-ci pourrait passer par certaines "rectifications."

Dans le communiqué publié dimanche soir, on observe une volonté d'écarter toute critique concernant un éventuel négationnisme, en ayant recours aux faits, par exemple l’ordonnance du 9 août 1944 et la position du général de Gaulle... 

C'est normal, cela s'inscrit dans la stratégie de Marine Le Pen. Un mois après avoir été élue à la tête du FN en janvier 2011, elle avait fait une déclaration pour reconnaître l'extermination des Juifs. Il fallait qu'elle passe par là immédiatement pour prétendre à être un parti comme les autres. Mais là, il est selon moi certain que la phrase prononcée dimanche va la poursuivre. Elle revient sur cette Histoire, une partie de l'Histoire, et ses propos sont graves. 


D'un point de vue historique, cette sortie est-elle un retour en arrière ?

Le Front national, par cette déclaration à deux semaines du premier tour, ne renoue pas avec ses vieux démons. Il faut vraiment étudier la sémantique de Marine Le Pen et reconnaître qu'elle est incomparable avec celle de son père. Après, cela rentre dans cette ligne que le FN ne cesse de revendiquer depuis des années, à savoir glorifier l'Histoire française. Par exemple, quand le parti débaptise une rue du 19 mars 1962, on est sur la mémoire de la guerre d'Algérie. Certes, il n'y a pas de comparaison possible avec l'Histoire de la collaboration. Mais on est bien sur la non acceptation d'une "certaine" Histoire. Nous sommes dans la promotion d'un" roman national", écrit par certains Français. 

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