Permanences parlementaires dégradées, violences envers les hommes politiques... Un phénomène nouveau ?

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À LA LOUPE - En quelques jours, neuf permanences parlementaires ont été vandalisées, murées, voire incendiées. Le gouvernement dénonce une recrudescence de la violence envers les élus. Ces attaques se sont-elles multipliées ces derniers temps ? Observe-t-on une montée de la violence envers les hommes politiques ? Eléments de réponse.

Ce lundi, la députée LaREM Carole Bureau-Bonnard a retrouvé sa permanence ensevelie sous des bottes de pailles surmontées d'un message ironique : "Merci Carole #Ceta". L'élue est le neuvième député à voir son local dégradé en quelques jours. Avant elle, Rémy Rebeyrotte (Saône-et-Loire), Michel Lauzzana, Alexandre Freschi, et Olivier Damaisin (Lot-et- Garonne) avaient découvert des tas de fumier devant leurs permanences. 


Le député Sébastien Cazenove (Pyrénées-Orientales) a, lui, eu droit à des palettes de fruits pourris. En Gironde, les frondeurs ont préféré s'en prendre au champ de Pascal Largne, agriculteur de métier, en taguant ses bottes de pailles. "Menteur" ou "Tu oublies d'où tu viens", pouvait-on y lire.


Les permanences de la députée de Haute-Saône, Barbara Bessot-Ballot, et de son homologue de la Creuse, Jean-Baptiste Moreau, ont quant à elles été murées. A chaque fois, le message est clair et revendiqué par des agriculteurs, membres de syndicats. Certains sont même signés, d'un JA pour Jeunes Agriculteurs. Ces organisations reprochent aux élus d'avoir voté en faveur du traité de libre échange entre l'Union européenne et le Canada, le CETA.

Un cas plus inquiétant sort du lot : à Perpignan, en marge d'une manifestation de Gilets jaunes, une trentaine de personnes ont saccagé le local de Romain Grau et y ont mis le feu. L'élu était alors à l'intérieur. "Au-dessus de ma permanence, il y a des appartements où vivent des familles, a-t-il souligné auprès de nos confrères de 20 Minutes. Si le feu avait pris, c’était fini." Face à ces nombreuses attaques, le ministre de l'Intérieur a envoyé aux préfets des consignes de vigilance. Des patrouilles de policiers et gendarmes ont également été organisées aux abords des bureaux et domiciles des élus.


"Jamais l’intimidation n’aura sa place dans notre République, a réagi Olivier Damaisin sur Twitter. "Ce climat de violence est inacceptable !" "En visant ma permanence, ils s’attaquent à des marqueurs de la démocratie, surenchérit Romain Grau, leur volonté c’est de lui porter atteinte."

"Depuis deux ans, certains chauffent à blanc leurs partisans en disant que l'élection leur a été volée, que nous sommes illégitimes, analyse Aurore Bergé, porte-parole de la majorité. Ça conduit à la violence contre les élus : tirs à balles réelles ou voitures brûlées devant les domiciles, peur sur les enfants" (Nous n'avons pas trouvé de trace de ces tirs à balles réelles, si ce n'est un conseiller municipal de Noisy-le-Sec, Miloud Gherras, blessé à la jambe en juillet 2016, ndlr).


Dans l'opposition, certains hommes et femmes politiques se veulent plus modérés. "Si on veut que le système républicain fonctionne, il ne peut pas s’accommoder de la violence, c'est très clair pour moi", a déclaré ce 29 juillet Gilbert Collard sur LCI. "Ceci étant dit, ce n'est pas la première fois et il faut relativiser", a-t-il continué.

Alors, qu'en est-il vraiment ? Assiste-t-on à une recrudescence de la violence envers les hommes politiques ? Un palier a-t-il été franchi ?  "Le ministre de l'Intérieur nous a indiqué qu'il avait été dénombré 117 cas d'attaques, d'agressions ou de menaces vis-à-vis des parlementaires", soulignait en mars dernier le député Bertrand Pancher dans les colonnes de Paris Match. Un nombre impressionnant, mais qui semble compter de nombreux cas d'insultes et menaces de mort.


Or, estime Christian Jacob, chef de file des Républicains à l'Assemblée nationale, dans le Monde, "tous les élus reçoivent des lettres anonymes, et ce depuis longtemps". Juliette Grange, chercheuse au CNRS en philosophie politique, tempère également : "la violence politique, ce n'est pas nouveau. Tous les responsables politiques ont fait l'objet de menaces, d'insultes, ou même ont reçu une balle dans leur boîte aux lettres", à l'image de Benoit Potterie en décembre dernier. Plus largement, la professeure des Universités à Tours assure avoir connu des actions où "des coqs vivants étaient embrochés sur la grille d'une préfecture" et rappelle que Vincent Peillon avait dû, lors d'un déplacement dans la Somme, être hélitreuillé en 2000 pour échapper à un lynchage de chasseurs en colère. Fraîchement débarqués dans le monde politique, les élus de la majorité seraient, selon elle, "peut-être moins aguerris".

Une violence connue, mais plus récurrente

Les attaques ciblées sur les bureaux ou permanences des hommes politiques ne relèvent pas, là non plus, d'un nouveau phénomène, mais il est clair que leur nombre a explosé ces derniers mois, et notamment depuis le mouvement des Gilets jaunes : nous en avons comptabilisé au moins 41 depuis novembre dernier, dont 33 permanences de députés LaREM. 


Pour Juliette Grange, il est essentiel de distinguer deux types d'actions dans ces dégradations : "la première est symbolique, il existe une revendication précise, comme on le voit ces derniers temps contre le CETA. Ce n'est pas très élégant, mais les agriculteurs cherchent ainsi à défendre leurs intérêts et à rappeler aux élus qu'ils sont des représentants du peuple. La seconde est plutôt de l'ordre de la destruction, il n'y a pas de mot d'ordre. Les auteurs agissent sous couvert d'anonymat et visent à remettre en cause la représentation nationale, l'élu en tant qu’élu" et non à cause de ses actions, voire de son inaction. Un extrémisme qui rappelle "les ligues des années 30", nous dit-elle, une époque où Léon Blum avait par exemple été traîné hors de sa voiture, violemment battu, et avait failli y perdre la vie. 


En clair, ces attaques en nette hausse auraient deux explications. D'un côté, "un manque d'écoute du gouvernement" : "son attentisme crée une capacité protestataire", estime la professeur des Universités à Tours. De l'autre, "une remise en cause du pouvoir", "un mouvement putschiste qu'on n'a pas envie de voir perdurer".

Quand se conjuguent des crises sociales, économiques et un contexte international extrêmement tendu, il y a toujours un fond d’antiparlementarisme qui s’exprime.Christophe Bellon, historien

Si la chercheuse se veut rassurante sur l'évolution de la situation, et estime que seule une minorité de la population a basculé vers l’extrémisme,  l’historien Christophe Bellon, spécialiste de la violence en politique, est plus alarmiste : "cette multiplication des violences contre les députés n’a pas d’équivalent sous la Ve République", assurait-il déjà en janvier au Monde. Pour trouver des parallèles, il faut remonter aux mobilisations paysannes des années 30 et au mouvement poujadiste des années 50. "Quand se conjuguent des crises sociales, économiques et un contexte international extrêmement tendu, il y a toujours un fond d’antiparlementarisme qui s’exprime." 


Les premiers mois du mouvement des Gilets jaunes ont effectivement été particulièrement agités : l'élue Jacqueline Dubois a vu sa voiture et celle de son mari incendiées en décembre, le député Florian Bachelier a été menacé devant son domicile par un homme cagoulé, la députée MoDem Patricia Gallerneau s'est réveillée avec un mur de parpaings dressé devant son domicile en janvier et un groupe de protestataires avaient tenté d'incendier le domicile de Richard Ferrand en février poussant à un front uni des groupes parlementaires : les huit présidents étaient alors entrés dans l'Assemblée de concert.


Cette agressivité n'est donc pas née du mouvement des Gilets jaunes mais semble de plus en plus s'ancrer dans la société. Attaquer des élus chez eux, par exemple, semblait encore il y a peu extrême, comme lorsque Myriam El-Khomri avait vu sa boîte aux lettres taguée et ses enfants menacés lors de la loi Travail en 2016. "On a l'impression que ça devient une pratique banalisée, et que ça pourrait se généraliser", remarque dorénavant l'historien Jean Garrigues dans le Parisien


"Ce niveau de haine de la politique ne cesse de monter", souligne au micro de TF1 Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po. Le monde politique est considéré comme un monde porteur de tous les défauts : l’enrichissement, l’inefficacité, la corruption. Et le combat devient un combat extrêmement brutal."

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