Discours de Macron devant les évêques : "Il développe une laïcité qui accepte une coopération avec des cultes"

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INTERVIEW - Alors que le discours tenu lundi soir par Emmanuel Macron devant les évêques de France continue de faire polémique, LCI a interrogé Philippe Portier, spécialiste de l'histoire et de la sociologie des laïcités, pour analyser ses propos.

Emmanuel Macron a prononcé lundi soir devant les évêques de France un discours qui a beaucoup fait réagir, dans lequel il a notamment appelé à "réparer" le lien "abîmé" entre l'Eglise et l'Etat. Si la gauche a fustigé une atteinte à la laïcité, l'épiscopat s'est montré plutôt satisfait. Politiquement, quelle conséquences ce discours peut-il avoir ? Quel message souhaitait faire passer le président de la République ? LCI a interrogé Philippe Portier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, titulaire de la Chaire "Histoire et sociologie des laïcités".

LCI : Selon vous, le discours d’Emmanuel Macron, qui a beaucoup fait parler, voire choqué, était-il calculé ?

Philippe Portier : Les paroles d’un président sont toujours volontaires, d’autant qu'il a pris hier (ndlr : lundi) des positions inscrites dans la continuité de précédentes interventions. Cela avait commencé avec la rupture de jeûne avec la communauté musulmane en juin dernier. Cela s'est ensuite prolongé dans des discours divers, auprès de la communauté protestante puis des cultes réunis à l’Elysée. L’idée d’Emmanuel Macron est double. Premièrement, de manière générale, la société française a besoin de l’éclairage de l’apport du religieux dans la délibération publique. Car les religions permettent d’échapper au relativisme et au matérialisme et d’ouvrir une perspective plus transcendante. A ce titre, les religions ont un rôle essentiel. En se situant au-delà de la matérialité ou de la relativité, elles permettent d’assurer la dignité du sujet, la dignité de l’homme. Le Président a beaucoup insisté sur ce point. Pour autant, c’est le deuxième point qui me semble caractériser le discours d’Emmanuel Macron. Il n’entend pas que les religions, même si elles participent au débat public, viennent prendre la place de l’Etat. A chacun son rôle, à chacun sa juridiction. L’Etat doit certes tout faire pour essayer d’être porté par des principes humanistes, mais avec un principe de réalité que les religions en tant que telles n’embrassent pas nécessairement. Elles sont sur un autre terrain. De ce point de vue-là, les religions doivent à la fois éclairer sans pour autant commander.

LCI : Quel message Emmanuel Macron a-t-il voulu faire passer ? Quel était son but en prononçant ce discours ?

Philippe Portier : Son but est théorique et pratique. Théoriquement, il exprime l’idée qu’on ne peut pas vivre dans une laïcité d’ignorance, de méconnaissance de l’apport du religieux, et qu’il faut essayer de réparer la relation entre les églises et l’Etat. L’Etat n’a pas à rougir d’avoir une relation avec les forces religieuses dans la mesure où elles sont productrices de sens et de lien. Sur le terrain pratique, les choses sont beaucoup plus ouvertes. Là, l'idée est que si les religions doivent participer, l’Etat est au bout du compte maître de sa décision. Il tient compte du discours des religions mais aussi des aspirations de la société. Il le dit très clairement dans ses discours et c’est dans l’articulation entre les demandes sociales et les expressions religieuses que l’Etat chargé d’un intérêt général doit prendre au bout du compte ses décisions. Hier, il y a eu un moment très intéressant de ce point de vue-là : quand il a évoqué la famille, Macron a préféré dire "les familles". Pour prendre en compte précisément le principe de pluralité de nos comportements dans une société à la fois sécularisée et plurielle.

Macron accentue sa pénétration parmi les électeurs de droite qui votaient Fillon."Philippe Portier

LCI : Vous laissez entendre qu'Emmanuel Macron s'adressait à tous les cultes, pas seulement aux catholiques.

Philippe Portier : Il y a toujours chez le président Macron une double orientation en fonction des publics auxquels il s’adresse. Il parle des religions souvent, des cultes susceptibles d’apporter par leur réflexion commune un apport à la délibération collective. Mais il évoque aussi les cultes en tant que communautés particulières de croyances, avec une singularité de l’église catholique. Singularité car elle est très liée à l’identité nationale qu’elle a accompagnée tout au long de sa grande carrière, de son histoire. Il a parlé des racines chrétiennes de la France en évoquant l’idée qu’il s’agissait d’une évidence historique.

LCI : Politiquement, l’objectif du président était-il de "draguer" les catholiques ?

Philippe Portier : Il y a toujours chez un acteur politique l’idée d’étendre le plus possible son électorat. Dire qu’il "drague", il faudrait être dans les stratégies élyséennes pour le savoir. Mais les catholiques vont se sentir réintégrés dans un espace de légitimité politique dont ils avaient été exclus du temps de François Hollande. Et de ce point de vue, ça ne peut que leur plaire. Emmanuel Macron reçoit déjà l’adhésion de 50% des électeurs de droite. Ces derniers sont souvent plus catholiques que les électeurs de gauche. Par ce type de discours, il accentue encore sa pénétration dans ce milieu-là, qui au départ votait Fillon, mais qui est de plus en plus sensible au discours d’autorité et de réactivation de la relation entre l’Eglise et l’Etat que Macron a justement engagé.

LCI : Il prend donc le risque de se couper de son électorat de gauche ?

Philippe Portier : Le principe de laïcité est très fort dans certains segments de la gauche, mais pas dans tous. Macron est laïc, il l’a dit hier. Simplement il développe une laïcité qui accepte une coopération avec des cultes. Le fait de respecter absolument la liberté de croyance et la liberté de conscience agnostique ne l’empêche pas, de son point de vue, de pouvoir discuter avec les cultes. Selon lui, il n’y a pas de contradiction entre laïcité et discussion officielle au plus haut niveau de l’Etat.

LCI : Ce type de discours est-il nouveau chez un président de la République ?

Philippe Portier : Je dirai qu’elle est à la fois nouvelle et ancienne. Elle est ancienne parce que sans le dire depuis les années 1960/1970, l'Etat a changé son attitude vis-à-vis des cultes. Il se montre beaucoup plus "partenarial" et coopératif. Simplement, ce qui change avec Macron, c’est que les choses se disent. On a affaire à un discours explicite de coopération. Auparavant, les choses ne se disaient pas. Il existait une sorte de discrétion, de timidité.

Le président de la République n'a pas réagi à l'émoi suscité par son discours. Peut-être le fera-t-il jeudi dans le 13 heures de TF1, où il devra répondre aux questions de Jean-Pierre Pernaut.

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