Une langue de bois digne de l'"ancien monde" ? Les limites du parler-vrai macronien

Une langue de bois digne de l'"ancien monde" ? Les limites du parler-vrai macronien

DÉCRYPTAGE - Emmanuel Macron a de nombreuses fois revendiqué un "discours de vérité" pour se différencier des élites politiques qui l'ont précédé. Un an après son élection, le langage "aseptisé" qu’il dénonçait est pourtant loin d’avoir été mis au placard. Derrière la posture, des spécialistes du langage politique nous aident à voir ce qui a changé (ou pas).

"Certains,  au lieu de foutre le bordel..." En octobre 2017, la petite phrase d’Emmanuel Macron visant des ouvriers de GM&S lors d'un déplacement à Egletons avait fait grand bruit. Tout comme, un peu plus tôt, sa sortie contre les "fainéants". Un président ne devrait-il pas dire ça ? Si, avait défendu Emmanuel Macron, revendiquant la nouveauté d’appeler un chat un chat. "Nos élites politiques se sont habituées à avoir un discours aseptisé, comme si ce qui est intolérable, c’est le mot et pas la réalité qu’il y a derrière",  dénonçait-il sur TF1 et LCI.  


Après  un an de macronisme, ce "discours aseptisé" des anciennes élites a-t-il fait place nette ? Pas sûr, à écouter des ministres se féliciter de la hausse des "éloignements" d’étrangers (expulsés). Plutôt que de "réformes" - que les Français détestent, notait Emmanuel  Macron -, le Président et son  Premier ministre préfèrent parler de "transformation". Tandis que pour évoquer les cabanes rasées par les pelleteuses à Notre-Dame-des-Landes, les autorités communiquaient sur le nombre des "déconstructions". Vous avez dit "aseptisé" ?  

"Libérer le travail", "optimiser", "fluidifier"

"Rien de nouveau sous le soleil ici : les gouvernants ont, de tout temps, tenté d’imposer une description édulcorée de leurs mesures. Qu’on pense à la Guerre d’Algérie, qu’on appelait ‘les événements’. George Orwell se plaignait déjà, en 1946, de cette tendance à  faire signifier aux mots l’inverse de ce qu’ils disent au sens propre", rappelle pour LCI Cécile Alduy, professeure de littérature à l'université de Stanford et chercheuse associée au Cevipof à Sciences Po.  


Les  euphémismes, termes qui adoucissent la réalité qu’ils désignent, ont donc toujours droit de cité. Cécile Alduy relève quelques exemples de l’euphémisation macronienne : "On parle de 'libérer le travail' pour réduire les protections des salariés contre les  licenciements. De 'fluidifier' ou 'optimiser' pour signifier, une fois encore, détricoter le code du travail ou réduire les normes. Ou encore on joue sur les mots: le gouvernement a 'mis fin à l’État d’urgence', mais uniquement parce qu’il a transféré certaines de ces dispositions emblématiques dans le droit courant.“

"Enrobage publicitaire"

Une  manière de chercher à "maîtriser la perception et donc la réception de la politique gouvernementale", explique la chercheuse : "Il s’agit d’adoucir  la pilule, de camoufler les conséquences sociales ou environnementales concrètes sous des paroles lénifiantes, qui sonnent de manière positive. C’est vraiment de l'enrobage publicitaire, il s’agit de 'vendre' des mesures en les décrivant sous un meilleur jour."


 "Le risque, c’est d’une part que cette euphémisation permanente soit inaudible, car abstraite et répétitive : ça veut dire quoi, concrètement, pour le quotidien des Français, de rendre l’économie 'plus agile' ou 'fluide' ? L’autre risque, c’est que  les citoyens, eux, se sentent infantilisés ou bernés lorsqu’ils constatent le décalage entre les doux discours et leur fiche de paie, leur retraite ou leur avenir."

Le parler-vrai, "une posture et un lieu commun"

Quid alors du "parler-vrai" ? "C’est surtout une posture, et c’est un lieu commun en politique, souligne Jean-Marc Leblanc, maître de conférence en sciences du langage à l’université Paris-Est Créteil et spécialiste du discours politique. Il n’est pas le premier à dire qu’il va parler vrai. Chez Emmanuel Macron, ça se limite surtout à l’emploi d’expressions d’un registre populaire, pour finalement dissimuler ce discours un peu aseptisé, une certaine langue de bois."


"Certains  hommes politiques ont eu des discours beaucoup moins ‘politiquement corrects’, note le chercheur. Par exemple, Georges Frêche ou Nicolas Sarkozy. Michel Rocard, aussi, avait un discours vraiment atypique. Et avant lui Raymond Barre, qui avait un parcours différent  des autres hommes politiques."


Pour Cécile Alduy, cette revendication du discours de vérité de Macron "s’oppose implicitement à la communication de François Hollande, qui n’avait pas annoncé pendant sa propre campagne électorale les mesures d’augmentation d’impôts, de libéralisation de l’économie et du marché du travail qu’il a ensuite appliquées. Ce n’est pas un franc-parler qui désignerait les choses par leur nom, mais plutôt qui annonce la couleur. Donc, c’est un parler-vrai très limité".

Un renouvellement des formules

Le  changements observés seraient davantage sur le style, sur le vocabulaire employé  : "Les lignes ont bougé, il y a eu un renouvellement des formules, des éléments de langage, note Jean-Marc Leblanc. Emmanuel Macron et son équipe ont d’autres inspirations que  les autres responsables politiques, avec notamment des emprunts au monde du management."


Parmi  ces termes fréquemment utilisés dans la majorité : l’optimisation,  le feed-back, le bottom-up, la disruption, l’adaptation...  "C’est un vocabulaire très générationnel, qui vient d’une culture socioprofessionnelle commune, plutôt qu’un vocabulaire idéologique", estime Pierre Lefébure, maître de conférence en science politique à Paris-XIII.  


Mais cette nouvelle terminologie accompagne un changement plus profond. "A cet égard, le fait le plus marquant était de substituer le terme de 'transformation' à celui de 'réforme'. Il est au cœur de la reconstruction d’un nouveau paradigme et des grands repères  du langage politique", explique le chercheur du laboratoire Communication et politique.  

"Pas besoin de vocabulaire guerrier"

L’effet  d’euphémisation découle aussi, en effet, d’une configuration politique inédite. "On était habitués à entendre un vocabulaire qui renvoyait à des antagonismes, comme par exemple gauche contre droite. Aujourd’hui, il n’y a plus de pôle d’opposition principal.  Face à la grande force "centrale" (et non "centriste") que constituent LaREM et ses alliés, il y a une palette d’oppositions fragmentées, multiples, instables." Et qui ne peuvent donc se faire un "relais politique solide des conflictualités sociales". 


Dès lors, nul besoin de "se poser en s’opposant", à l’image d’un Nicolas Sarkozy, "qui structurait de manière brutale le débat public en imposant des termes très clivants pour mieux dominer ses adversaires", poursuit le chercheur. "La centralité du système Macron-En marche fait qu’on a une lecture centrée sur ce qu’il fait. Dans ce cadre-là, il n’a pas besoin d’avoir de vocabulaire guerrier ou par antagonisme. De plus, ça permet de désarmer les adversaires politiques, qui ne vont pas pouvoir se polariser par le langage."


Toutefois, "cette euphémisation n’est que rhétorique et n’a rien de consensuel au sens d’une recherche du compromis. Sur le fond, quand on regarde par exemple les ordonnances sur le travail ou la réforme de la SNCF,  on voit bien qu’il y a une hyper fermeté dans l’agenda  politique", souligne Pierre Lefébure. Le macronisme, une main de fer avec des mots de velours ?

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