Etudiante voilée à l'Assemblée : la classe politique se déchire à nouveau autour de la laïcité

La classe politique se déchire à nouveau autour de la laïcité. Jeudi, à l'Assemblée nationale, la présence d'une syndicaliste étudiante vêtue d'un hijab, dans le cadre d'une commission d'enquête, a créé la polémique.
Politique

LAÏCITÉ - La présence d'une syndicaliste étudiante vêtue d'un hijab dans le cadre d'une commission d'enquête, jeudi à l'Assemblée, a creusé le fossé entre les responsables politiques autour de la laïcité. Le règlement actuel autorisait la jeune femme à se présenter ainsi vêtue. Certains députés de droite proposent de le modifier.

Une nouvelle affaire de voile sème la zizanie à l'Assemblée nationale. La présence en hijab de Maryam Pougetoux, vice-présidente du syndicat étudiant Unef, jeudi matin lors d'une table-ronde liée à la commission d'enquête Covid, a achevé de diviser la classe politique sur le port de signes religieux dans l'enceinte du Palais-Bourbon, et au-delà. 

D'un côté, les députés LR ainsi qu'une députée LaREM, Anne-Christine Lang, ont protesté contre la tenue vestimentaire de la jeune femme, quittant la réunion en invoquant une "provocation" à l'égard de la représentation nationale. De l'autre, des responsables de gauche ont dénoncé "l'islamophobie" de ces députés à l'encontre de la responsable syndicale, rappelant que le règlement de l'Assemblée nationale l'autorisait à se présenter voilée. 

Que dit le règlement ?

Sur le papier, le règlement actuel du Palais Bourbon autorisait en effet Maryam Pougetoux à se présenter à l'audition avec un hijab. La disposition le permettant ne figure pas dans le règlement de l'Assemblée nationale, mais dans l'instruction générale du bureau de l'Assemblée nationale, un document régulièrement amendé au cours du temps. 

L'article 8 de ce règlement, relatif au public admis en tribune, précise que ce dernier "se tient assis, découvert et en silence". Mais il ne concerne que la tribune, et comme le rappelle Libération, l'Assemblée a précisé que le président de séance ne prendrait des mesures qu'au cas où une tenue vestimentaire serait de nature à troubler le déroulement des débats.

L'article 9 de l'instruction générale prévoit en outre que "la tenue vestimentaire adoptée par les députés dans l'hémicycle doit rester neutre et s'apparenter à une tenue de ville. Elle ne saurait être le prétexte à la manifestation de l'expression d'une quelconque opinion : est ainsi notamment prohibé le port de tout signe religieux ostensible". La neutralité s'impose ainsi aux députés dans l'hémicycle, comme aux personnels de l'Assemblée nationale, et non aux personnes auditionnées ou aux visiteurs, comme l'a rappelé jeudi la présidente LaREM de la commission des affaires culturelles Sandrine Mörch. 

Cet article 9 avait été adopté en janvier 2018, sous la présidence de François de Rugy, et faisait suite à la polémique autour du député LFI François Ruffin, qui s'était présenté en séance en arborant... un maillot de foot. Par précaution, les députés avaient jugé utile d'étendre l'interdiction aux "signes religieux ostensibles", même si les précédents récents restaient rares dans l'hémicycle, à l'instar de la députée LR Valérie Boyer arborant une croix en séance. 

La mesure, à l'époque, avait d'ailleurs suscité quelques grincements de dents chez les députés, y compris à droite. "En ce qui concerne les signes religieux, je suis pour une laïcité positive", avait assuré Damien Abad, l'actuel chef de file des députés LR. "La laïcité n’est pas la négation du fait religieux, c'est la reconnaissance du pluralisme des religions, ce n'est pas la même chose. Vous pouvez respecter ce pluralisme religieux, du moment qu'il n'ait pas un caractère ostentatoire". 

Le même Damien Abad qui pourtant, fin 2019, a défendu une proposition de loi visant à interdire le voile dans les lieux publics, après la polémique née du RN au sujet d'une mère voilée qui avait accompagné son fils au Conseil régional de Bourgogne. 

Lire aussi

Changer la règle ?

Si la règle du Palais Bourbon avait paru trop sévère à certains il y a deux ans, elle serait désormais trop timide. Des députés LR, en première ligne dans la protestation contre la présence de la syndicaliste, ont estimé vendredi qu'il faudrait durcir l'obligation de neutralité au sein de l'Assemblée. 

"L’Assemblée nationale n’a pas à être le théâtre du militantisme islamiste. En dehors de l’audition de responsables religieux, il faut interdire les signes religieux à l’Assemblée", a jugé le député LR des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti. Le maire LR de Châlon-sur-Saône Gilles Platret a également estimé qu'il faudrait "changer le règlement afin que tous les espaces parlementaires soient neutres sur le plan de la religion". 

Sans appeler à changer de règle, des personnalités issues de la gauche ont manifesté leur gêne quant à la présence de la jeune femme en hijab dans l'enceinte parlementaire. L'ancienne ministre PS Ségolène Royal, tout en appelant à "ne pas en faire trop", a indiqué sur RMC qu'elle aurait probablement quitté la salle elle aussi. "Un signe a toujours une signification", a jugé, sur LCI, Céline Pina, ancienne élue socialiste, très engagée contre l'islamisme. "Quand vous êtes un représentant national, vous êtes un représentant de notre contrat social [...] Ce qui m'étonne, c'est que certains députés ne se rendent pas compte de leur devoir de représentation". 

Gauches irréconciliables

Une interprétation à 100.000 lieux de celle d'autres responsables de gauche, qui s'en tiennent à la règle actuelle, gage de laïcité selon eux. "Il y a une rupture complète sur le principe de laïcité", a dénoncé sur LCI l'eurodéputé écologiste Yannick Jadot à propos de la sortie des députés contre la syndicaliste Unef, tout en affirmant vouloir "combattre l'islamisme radical". 

"Quoi que l’on pense du port du voile par une représentante syndicale ou quoi que l’on pense du port du voile tout court, protester contre cela n’est aucunement défendre la laïcité", a également accusé le député LFI Adrien Quatennens. "La loi n’interdit pas le port de signes religieux aux citoyens, même à l’Assemblée." "L'attitude d'Anne-Christine Lang est une honteuse discrimination, un mépris de la laïcité qui exige la neutralité de l'Etat, pas des citoyens", a jugé, encore plus sévèrement son collègue Alexis Corbière, appelant à une sanction contre la députée LaREM. 

A gauche comme à droite, la position vis-à-vis de la laïcité au sein de l'hémicycle semble évolutive. En octobre 2017, Jean-Luc Mélenchon avait mené campagne contre la présence du drapeau européen au sein de l'Assemblée nationale, expliquant que ce symbole portait une dimension religieuse. "Pas de religion en politique", martelait-il alors au Grand Jury LCI-RTL-Le Figaro. "Ce n’est pas au moment où nous sommes en train de combattre l’islamisme politique, et je pèse mes mots, qu’il faut afficher un drapeau qui ne rend pas possible le rassemblement du peuple en Europe. Il faut que les institutions soient strictement laïques."

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Covid-19 : "La situation se tend d'heure en heure dans les hôpitaux franciliens"

Appelés à "défendre l’intérêt" du pays, les musulmans de France s’inquiètent d’une surenchère

Le Maroc condamne la publication des caricatures de Mahomet

"Trop risqué", des médecins mettent en garde contre les conséquences d'un éventuel reconfinement

Quel est donc ce "confinement éco-compatible" que réclament deux médecins Lillois ?

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent