Fabien Escalona : "La gauche radicale française reste très classique dans sa façon de faire de la politique"

Fabien Escalona : "La gauche radicale française reste très classique dans sa façon de faire de la politique"

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INTERVIEW – Après la percée de Podemos et des "indignés" aux élections municipales et régionales espagnoles, la gauche radicale française se réjouit et aspire à la construction d’une alternative politique similaire. Mais un Podemos à la française est-il possible ? Eléments de réponse avec Fabien Escalona, enseignant à Sciences-Po Grenoble, spécialiste de l’évolution des gauches.

En janvier dernier déjà, la victoire tonitruante de Syriza lors des législatives grecques faisait souffler un vent de réjouissance sur la gauche de la gauche en France. Depuis hier, c’est la percée des listes citoyennes et indignées soutenues par Podemos ("Nous pouvons") aux élections municipales et régionales espagnoles qui suscite l’espoir et fait rêver la gauche rouge-verte du PS.

Pourtant, les résultats lors des derniers scrutins locaux, comme les départementales du mois de mars 2015, ne lui ont pas été très favorables et semblent indiquer le contraire. Pour metronews, Fabien Escalona, doctorant et enseignant à Sciences-Po Grenoble, collaborateur scientifique au Cevipol (Université libre de Bruxelles) et spécialiste des gauches revient sur les raisons des difficultés de la gauche radicale française à s’inspirer des gauches alternatives espagnole et grecque.

Au lendemain de la très forte percée de Podemos et des "Indignés" lors des élections municipales et régionales en Espagne, la gauche radicale française se réjouit d’une désormais "possible" alternative à gauche . Peut-elle profiter de cet élan ?
Le fait que la gauche alternative française se réjouisse est tout à fait normal car elle appartient à une famille de partis qui est en train de se construire au niveau européen et qui tisse des liens très forts. Mais on peut difficilement parler d’élan car il y a des difficultés propres à la gauche française pour se structurer. Chaque configuration nationale a ses dynamiques propres et cela s’est confirmé en France lors des dernières élections départementales en mars 2015.

Un Podemos à la française dans les prochains mois, prochaines années, est-il pour autant possible ?
Ce sont les indignés qui ont été la matrice de Podemos, même si le parti s’en est éloigné depuis. Un mouvement qui n’a pas pris en France. Certains ont essayé de créer ce mouvement avec le rassemblement autour de la VIe République, mais cela n’a pas pris non plus. Et puis en Grèce, le Pasok [ndlr, l’équivalent grec du PS] au pouvoir s’est effondré, une crise que n’a pas subie le PS. Ensuite, l’autre grand obstacle, c’est qu’il n’y a aucun grand acteur, qui ait assez de ressources et de charisme, pour créer un rassemblement autour du Front de gauche, des écolos, etc.

Est-ce que c’est aussi une question de personnalités, d’émergence de leaders jeunes, issus de la société civile et des mouvements citoyens, face en France à des hommes et femmes politiques, comme Jean-Luc Mélenchon, plutôt issus du sérail ?
Je vous donne raison. À Madrid ou à Barcelone, on voit émerger des figures qui sont des femmes [ndlr, Ada Colau à Barcelone, militante anti-expulsion, et Manuel Carmena, ancienne magistrate à Madrid], qui ne sont pas des professionnelles de la politique et qui ont fait campagne sur des enjeux très concrets. Ce qui les distingue des leaders et des pratiques politiques, plus conventionnels, en France. C’est peut-être une leçon pour les responsables français. Jean-Luc Mélenchon, lui-même, appelle aujourd’hui à faire des listes citoyennes.

Dans un article sur Slate.fr , vous expliquiez que les situations grecque et espagnole font figure d’exceptions en Europe. Pourquoi ?
On peut en effet renverser la question, car la situation française n’est pas anormale. L’Espagne et la Grèce, avec Podemos et Syriza, sont les deux seuls exemples de percée de la gauche radicale en Europe. À la limite, il y a le Sinn Féin en Irlande qui est sur la même corde anti-austérité. A l’inverse, aucun pays au cœur de la zone euro ne voit la gauche radicale percer. C’est le cas en France. La percée de la gauche radicale, c’est la singularité des pays périphériques de la zone euro. Mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas intéressant.

Peut-être ont-ils une façon de cadrer les enjeux politiques de manière beaucoup plus concrète ?
Il y a sans doute un peu de ça. Mais au fond, la gauche radicale française est plus déficiente pour formuler des propositions concrètes et reste très classique dans sa façon de faire de la politique, notamment sur le terrain. Cela rend son discours sur la transformation du modèle économique et la révolution démocratique très abstrait, voire nébuleux, pour l’électeur ordinaire. Et même s’il n’y a pas de dessin clés en main de ce que pourrait être une société post-capitaliste, chez Podemos ou Syriza, il y a à la fois des revendications concrètes et tangibles, que ce soit sur le logement, l'accès à l'eau ou encore la lutte contre la corruption.

Enfin, est-ce que l’écho médiatique important donné au FN, comme l’avancent certains, peut expliquer les difficultés de la gauche alternative française ?
On peut discuter du traitement médiatique du FN, mais, pour moi, c’est un facteur secondaire. Le FN laboure le paysage politique français depuis trente ans avec des thématiques qui lui sont propres [ndlr, sur l’immigration, entre autres]. Il est dans une position d’extériorité par rapport aux autres partis, alors que la gauche radicale, elle, joue dans le système partisan et a pu soutenir le PS.

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