"La grande confrontation" : Aubry, Loiseau, Bardella et les autres ont-ils dit vrai ? Leurs affirmations passées au crible

Politique
FACT CHECKING - Les sept têtes de liste recueillant le plus d'intentions de vote à moins d'une semaine des élections européennes ont débattu ce lundi soir dans "La grande confrontation" sur LCI. Une opposition émaillée de nombreuses prises de position à coup de chiffres et affirmations, que nous avons vérifiés.

"Aujourd’hui en France, 88% de marchandises sont transportés par camion", regrette Manon Aubry, soulignant par ailleurs que le ferroviaire a connu une baisse du transport de marchandises "de plus de 40%", et ce "depuis 20 ans".

C’est vrai. "En 2016, la part modale de la route progresse et représente désormais 88,0 % du transport terrestre hors oléoducs, au détriment du transport ferroviaire (9,9 %) et du transport fluvial (2,1 %)", indique ainsi le ministère de la Transition écologique dans ses chiffres clés du transport 2018. Cette part importante du transport routier s’explique en partie par la chute du fret ferroviaire. Entre 2003 et 2013, le trafic de fret ferroviaire a chuté de 31% en France selon l'Association française du rail (Afra). Le tableau ci-dessous montre également qu’en 20 ans, cette baisse dépasse les 40%, comme l'affirme la tête de liste LFI.

Si ces données sont vraies au niveau national, qu’en est-il au niveau communautaire ? Selon Eurostat, "dans l’Union européenne, le transport de marchandises par route représente la plus grande partie du transport de marchandises effectué par des modes de transport intérieurs (environ 75%, ce chiffre étant resté relativement stable au cours des dix dernières années)". Le fret routier a augmenté de 11,8% entre 2013 et 2017 au sein de l’UE. Sur les plus longues distances, la politique de transport de l’UE vise à faire transférer 30% du fret routier au chemin de fer et au transport par voie d’eau d’ici à 2030, et plus de 50% à l’horizon 2050. 

Nathalie Loiseau l'assure, "les Européens plébiscitent l’euro".

Une affirmation plutôt vraie, même s'il y a de fortes disparités en fonction des pays. Selon la dernière enquête Eurobaromètre publiée début 2019, 75% des répondants, au sein de l’ensemble des pays de l’UE, soutiennent toujours l’euro. En France, 72% des interrogés soutiennent "une union économique et monétaire européenne avec une seule monnaie, l’euro". Les pays qui soutient le moins l’euro sont la République tchèque (21%), le Royaume Uni (28%) et la Suède (29%). Inversement, les pays y étant les plus attachés sont la Slovénie (86%), le Luxembourg (85%) et l’Estonie (85%).   

Manon Aubry a reproché à Jordan Bardella le temps de présence des eurodéputés Rassemblement national lors des votes, notamment "au moment des traités de libre échange". 

L’affirmation de Manon Aubry s’explique par l’absence de Marine Le Pen en commission "Commerce international" du Parlement européen, le 28 mai 2015, alors que celle-ci devait se prononcer sur le projet d’accord de libre-échange transatlantique (TAFTA), ainsi qu’en janvier 2017, quand cette commission a voté sur l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada (CETA). Le suppléant de Marine Le Pen, Aymeric Chauprade, ne s’était pas déplacé non plus. Marine Le Pen s’était en revanche déplacée pour voter contre le CETA en séance plénière du Parlement européen.


Répondant à Manon Aubry, toujours sur l’absentéisme des eurodéputés RN au Parlement, Jordan Bardella s'est montré affirmatif : "Nous avons été présents à 91% des séances de vote."

Sans être totalement inexact, ce chiffre est imprécis. Le groupe Europe des nations et des libertés (ENL), auquel appartient le Rassemblement national (RN), était en effet présent à 88,44% des votes en séances plénières, selon l’ONG VoteWatch. Un niveau qui le place en cinquième position des groupes les plus présents. En tenant compte des seuls parlementaires français membres de l’ENL, ce taux grimpe même à 89,69%, même s’il cache d’importantes disparités. Marine Le Pen n’a par exemple été présente qu’à 82% de ces séances, la faisant figurer au 630e rang sur 751 eurodéputés au total. À noter que pour ce qui est du temps de présence des députés européens issus du RN lors des votes en commission, le taux chute à… 48%.   

Nathalie Loiseau avance qu'"il y pratiquement 200.000 travailleurs détachés français qui travaillent en Belgique, en Allemagne, et qu’on mettrait au chômage", afin d'expliquer pourquoi il ne faut, selon elle, pas revenir sur la directive sur les travailleurs détachés.

C’est faux. La tête de liste LaRem commet ici une erreur. Le Centre des liaisons européennes et internationales de sécurité sociale indique que l'on comptait 75.822 travailleurs détachés français en 2017. Le Cleiss, estime même que ce nombre est surévalué en raison des personnes qui exercent des missions dans plusieurs pays une même année et ramène donc le nombre de Français détachés à 58.932 personnes. Par ailleurs, d'après le rapport de 2019 de la Cour des comptes, cette même année, 516.000 salariés détachés ont été déclarés en France. Un chiffre en pleine expansion : ils étaient 354.000 en 2016.

François-Xavier Bellamy affirme que "la plupart [des salariés français mis au chômage] n’ont pas vu leur usine partir en Europe" mais "dans le reste du monde".

Cette affirmation pose question. Le dernier rapport de l’Insee sur le sujet remonte à 2012. Selon l'institut statistique, entre 2009 et 2011, les entreprises françaises de plus de 50 salariés ayant délocalisé leur production se sont tournées très majoritairement vers l'Union européenne (50), loin devant l’Afrique (24) et l’Inde (18) et la Chine (18). 

Nathalie Loiseau a vanté la décision de la majorité "d’arrêter les importations de déforestation illégale". Une phrase qui a fait bondir Yannick Jadot qui accuse LaREM d'avoir plutôt cherché à protéger Total.

La tête de liste EELV a plutôt raison. En janvier 2018, le Parlement européen avait pris une décision plutôt ambitieuse : bannir dès 2021 l'usage d'huile de palme dans les carburants, accusé d'entraîner une déforestation massive dans le monde. Mais quelque mois plus tard, la Commission européenne et les Etats membres ont repoussé cette échéance à 2030 pour tous les carburants issus de cultures agricoles (huile de palme mais aussi soja et colza).


En France la pression était principalement exercée par Total, que le gouvernement a autorisé à ouvrir une bioraffinerie à La Mède, dans les Bouches-du-Rhône. On estime que le projet pourrait consommer entre 300.000 et 600.000 tonnes d’huile de palme.


Nouveau recul en février 2019 : la commission a rendu un nouveau texte permettant plusieurs dérogations. L’ONG Les Amis de la Terre dénonçait alors à l’époque "l’attitude du gouvernement français qui a pris position en faveur de cette échappatoire pour (…) protéger les intérêts économiques de Total".

"Aujourd'hui, dans la restauration publique, on a 75% du boeuf qui est importé", a indiqué Jordan Bardella. 

Si aucune statistique officielle n'existe sur la question, la tête de liste RN aux élections européennes dit globalement vrai à en croire les professionnels du secteur. Paul Rouche, directeur-délégué de Culture Viande, syndicat qui regroupe les principales entreprises françaises des viandes, estime ainsi qu'"en restauration collective, environ 70% de la viande de poulet est importée et 40% pour le porc. Mais il ne s'agit pas pourcentages précis." En 2014, Interbev, l'association interprofessionnelle établissait, dans une étude, que 66% de la viande bovine consommée hors-domicile était importée. Un chiffre légèrement inférieur, donc, à celui avancé par Jordan Bardella. 

Déplorant le fait que la France contribue plus au budget européen qu'elle n'y gagne, Nicolas Dupont-Aignan a déclaré ne pas vouloir "qu'on donne plus de deux milliards d'euros à l'UE", ce qui était le cas "du temps de Chirac".

De fait, le député-maire d'Yerres dit vrai. Selon un rapport sénatorial, la part de la contribution française dans les recettes fiscales nettes de l'Etat est passée de 3,7% en 1982 à plus de 7% en 2017. Depuis 25 ans, les versements de la France à l'UE n'ont cessé d'augmenter alors que les dépenses de l'UE en France restaient stables. 

Cette contribution s'appuie sur plusieurs ressources, dont les droits de douane, la TVA et le Revenu national brut. L'Allemagne, la France, l'Italie et le Royaume Uni - en cours de Brexit - , premiers contributeurs européens en raison de leur richesse et de leur taille, versent près de la moitié des contributions nettes au budget de l'UE, d'un montant de 160 milliards d'euros en 2018. Comme pour l'Allemagne, on dit que la France est un "contributeur net", c'est-à-dire qu'elle verse davantage d'argent à l'UE qu'elle n'en récupère. A contrario, la Pologne, la Roumanie, la Grèce, la Hongrie, l'Espagne ou la Bulgarie sont des pays bénéficiaires nets. 

Nathalie Loiseau  "Depuis la mise en oeuvre du Ceta, nos exportations ont augmenté vers le Canada alors que les importations du Canada ont diminué."

Vrai. Une année après la mise en oeuvre de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’UE, les exportations européennes ont augmenté de 7%, quand les importations reculaient de 3%, selon un bilan établi en septembre dernier, largement relayé par la Commission européenne. Un bilan cependant provisoire, qui nécessiterait d’autres évaluations. 

Plusieurs chiffres ont été avancées à la fin du débat sur l’immigration. Un petit rappel s'impose...

La France a enregistré, en 2018, 139.320 demandes d’asile (en comptant les 21.457 enfants et les 9.431 réexamens), un chiffre en augmentation depuis 2007. Le taux d’accord est plutôt stable, légèrement supérieur à 25%. Au niveau européen, ce sont 581.000 demandes d’asile qui ont été enregistrées, en baisse depuis 2015.

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La passe d'armes entre Dupont-Aignan, Bardella et Jadot sur l'immigration

Au début du débat, Nicolas Dupont-Aignan a prononcé une citation qu’il attribue à Albert Einstein : "La folie, c'est se comporter de la même manière et s'attendre à un résultat différent." 

Le génie de la physique a-t-il vraiment affirmé ceci ? C’est ce qu’on peut lire sur de nombreux sites internet de citations... Sauf que l’un d’eux, Quote Investigator, a mené sa petite enquête. Dans son article (en anglais), il attribue cette célèbre citation… aux Alcooliques anonymes ! Et précise que cette phrase a été attribuée au physicien longtemps après sa mort. Le professeur australien Peter Baskerville arrive à la même conclusion sur le site Quora. "Einstein était trop intelligent pour définir l'étendue de la folie en des termes aussi étroits. Les Alcooliques anonymes ont utilisé cette citation de manière efficace pendant de nombreuses (…). Je pense donc que cette citation a probablement pour origine une personne de cette organisation, comme le Dr Silkwood ou Bill Wilson, et probablement jusqu’aux années 1930".

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