Dans les pas de Fatou, Samuel et Sheerazed... trois candidats tout neufs pour des partis qui le sont tout autant

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REPORTAGE - Cette année, le nombre de candidats aux législatives issus de la société civile a explosé. Un renouveau politique qui répond à une demande pressante des Français : de nouveaux visages mais aussi des élus qui vivent leur quotidien. Dans cette campagne atypique, leur inexpérience dans le domaine est-elle un atout ou une faiblesse ? Comment leurs formations les aident-elles ? LCI est partie à la rencontre de trois candidats, issus de mouvements récemment créés, qui font leurs premiers pas en politique. Portraits croisés.

Fatou Tall, candidate À Nous La Démocratie, dans la 18e circonscription de Paris nous a donné rendez-vous dans le nord de la capitale, devant une station de métro. Au programme : un tractage, mais sur place, elle prévient d’emblée : "on ne reste pas là, je ne tracte pas aux bouches de métro, on va se balader dans le quartier". Le but : s’éloigner des grandes artères et aller à la rencontre des habitants, "là où les autres candidats ne vont pas", nous explique-t-elle. 

"Là où les autres candidats ne vont pas"

Dans ce quartier qui jouxte la Goutte d’or, l’un des derniers bastions populaires de Paris, la jeune femme de 27 ans pousse les portes des cafés, des coiffeurs ou encore des vendeurs de wax (tissus africains, ndlr). Avec son bagou, elle enchaîne les sourires et les saluts,  "Bonjour, je suis Fatou Tall, candidate aux législatives", répète-t-elle à l'envi. L’accueil est toujours bienveillant. Au cœur du "quartier africain", ses origines sénégalaises sont un atout indéniable, mais ne font pas tout. Son discours, hors de tous partis politiques, interpelle. "Mais vous êtes socialiste ?", lui demande un passant," Vous êtes En Marche", lui lance un autre quelques temps plus tard. 

À Chaque fois, la candidate s’applique à exposer sa démarche : "On ne se positionne pas sur l’échiquier politique, À Nous La Démocratie est un mouvement citoyen indépendant de tous partis politiques, l’idée c’est de rendre le pouvoir aux citoyens et de faire en sorte qu’ils participent à la vie politique de manière plus satisfaisante". 

Avant de se lancer dans la campagne, cette avocate a co-fondé le think tank "Sénat Citoyen", pour promouvoir une chambre de citoyens tirés au sort aux côtés du Parlement et du gouvernement. Une idée qui figure parmi les six propositions de son programme. "Le fonctionnement politique actuel n'est pas satifaisant", la solution doit venir, selon elle, de la société civile pour changer le "cadre démocratique".  Devant ce discours, les gens s’arrêtent, interrogent, la méthode semble fonctionner.

Ces échanges sont aussi le moyen de se présenter, de se montrer. Indispensable pour une candidate sans notoriété qui fait face à 25 autres candidats dont des cadors de la politique : l’ancienne ministre Myriam El Khomri (PS), le conseiller de Paris, Pierre-Yves Bournazel (LR), ou encore la militante féministe Caroline de Haas. Nombreux sont ceux qui regardent tour à tour la photo du tract et la jeune femme, "mais c’est vous ?" s’étonnent-ils.

Avec un peu de chances d’ici la fin de la campagne tu signes des autographesUn militant

Une remarque qu’entend également régulièrement Sheerazed Boulkroun. "Avec un peu de chance, d’ici la fin de la campagne tu signes des autographes", lui lance un militant amusé par la réaction des passants. Cette chercheuse en biologie à l’INSERM se présente sous l’étiquette République En Marche (REM). Pour pallier son déficit d'image, elle compte sur le terrain mais aussi sur... des affiches "qui ne devraient plus tarder". La candidate se veut confiante, même si elle se présente dans une circonscription marquée à gauche et où Jean-Luc Mélenchon a largement devancé Emmanuel Macron à la présidentielle (10e circonscription du Val-de-Marne). Ses actions phares : des goûters aux entrées des parcs, du tractage sur les marchés ou autour des centres commerciaux : "Là où les gens sont plus détendus, c'est le week-end". Manque de bol, c'est à une station de métro qu'elle nous propose de la retrouver. Une démarche plus délicate : "c'est difficile d'avoir une discussion longue et argumentée et puis souvent les gens n'ont pas envie de discuter, ils sont pressés", mais il est important d'occuper le terrain "pour que les gens puissent mettre un visage sur un nom".  D'autant plus que le candidat sortant, Jean-Luc Laurent (DVG) est lui très présent. "Il faisait déjà campagne lorsque nous militions seulement pour Emmanuel Macron", souffle-t-elle.

L'inexpérience, atout ou faiblesse ?

A Ivry-sur-Seine, l'accueil est mitigé. Certains lui assurent qu'ils voteront pour elle, une femme l'aborde même pour savoir s'il est possible de confier sa procuration au parti. Mais tous ne sont pas si enjoués. "Ça ne marche pas à tous les coups", déclare Sheerazed Boulkroun dans un sourire, après qu'un passant l'a ignorée. "Je respecte votre engagement mais je n'y crois plus", lui tance une habitante, blasée des partis politiques. Un homme se montre plus vindicatif : "C'est le parti du CICE, des petits boulots le dimanche, du travail pas cher, c'est ça ? " 

La chercheuse tente de répliquer en mettant en avant la promesse de changement du mouvement En Marche  : "La plupart des politiques n'ont pas un travail 'réel'", rétorque-t-elle, "moi je suis chercheuse dans un laboratoire". Et son détracteur de lui répondre : "C'est bien, mais moi aussi je travaille". Le fait qu'elle soit issue de la société civile est pourtant selon elle un argument majeur, une preuve de la volonté de renouvellement du président. L'appel d'Emmanuel Macron, en janvier dernier, à tous les citoyens est un aspect " qui (l’a) vraiment touchée." De même que le souhait invoqué alors par le candidat à la présidentielle de mettre en avant des femmes.

Je pense qu’on a besoin de gens qui ont des métiers normaux, qui savent ce que c’est d’aller travailler le matin, d’avoir les préoccupations de tout le mondeSheerazed Boulkroun, candidate REM

Cette socialiste déçue s'est engagée au sein d'En Marche en janvier dernier. Se porter candidate aux législatives n'était cependant pas du tout au programme. C'est l'animateur du comité local qui a réussi à la convaincre. La décision s'est prise en famille. "C'est cinq ou dix ans de vie qui peuvent être chamboulés", estime cette mère de famille de 42 ans. Pour le moment, Sheerazed Boulkroun a adapté ses horaires de travail pour faire campagne, et cumule deux boulots  aime-t-elle à mettre en avant : chercheuse et candidate. "Mais si je suis élue, quand je serai élue", se reprend-elle, "je me mettrai en indisponibilité".

C'est toujours un peu délicat de s'avancer personnellement et politiquement sans savoir quelles répercussions ça peut avoir sur la suite de sa carrière par exempleSamuel Florin, candidat FI

Pas non plus de désir de faire carrière en politique chez Samuel Florin. "Si jamais j'étais élu député de la 6e circonscription des Hauts-de-Seine, je ferai un mandat et puis je laisserai bien volontiers ma place à quelqu'un d'autre qui viendrait apporter sa vision, ses méthodes de travail, c'est ça le renouvellement politique", prévient le candidat et professeur d'anglais.  Le jeune homme de 28 ans est celui qui aura eu le moins de temps pour se préparer. Sa candidature fait suite à un désistement de dernière minute. "Afin d'éviter qu'on n'ait personne" explique-t-il, mais aussi parce qu'il s'était beaucoup investi sur le terrain et qu'il voulait "aller jusqu'au bout". Sa motivation lui a fait dépasser ses premières craintes. "C'est toujours un peu délicat de s'avancer personnellement et  politiquement sans savoir quelles répercussions ça peut avoir sur la suite de sa carrière par exemple", avance-t-il, "mais pour l'instant ça se passe très bien", ajoute-t-il en souriant.


Lui aussi recherche le dialogue avec les habitants. Pas toujours facile quand les villes concernées votent à toutes les élections … à droite. Alors pour approcher et convaincre de potentiels électeurs, lui et son équipe organisent régulièrement des "apéros insoumis". "C'est très simple, on pose une petite table avec des jus de fruits, des biscuits apéros (…), avec les banderoles pour être bien visibles", détaille Samuel Florin. "Nous on a quelques tracts de notre côté et puis on va proposer de venir boire un verre avec nous en discutant."

 La démarche permet "de détendre les gens et qu'ils ne se sentent pas agressés" raconte sa suppléante, Esther Debargue. Elle aussi débute en politique et reconnaît que dans un premier temps, aborder les passants n'étaient pas chose aisée. "Qu'est-ce que je vais dire aux gens", se demandait-elle, avant de se rendre compte que "ce n'est pas connaître qu'il faut, c'est réfléchir". Réfléchir, débattre, s'opposer, pour mieux comprendre les besoins des uns et des autres et adapter l'offre politique et les mesures. Ce lundi soir, sur la place de la mairie de Puteaux, les habitants ne sont pas réfractaires et la bonne ambiance règne. On débat des commerces de proximité,  d'environnement, "sans être toujours d'accord", reconnait Samuel Florin. Les échanges sont longs et il n'est pas rare qu'il passe une demi-heure avec une personne. Chaque voix compte.

À chacun son budget

Pour le moment, les tracts qu'il distribue sont ceux de la campagne de Mélenchon. Ceux avec sa photo devraient arriver d'ici quelques jours. Le parti fournit les éléments de la campagne nationale, les bulletins de vote, professions de foi et affiches officielles. "Par contre pour ce qui est tracts personnalisés et communication de terrain, là ce sont nos moyens et les dons qu'on reçoit", détaille le candidat. 

Une répartition des dépenses appliquées par tous les partis. Chacun s'adapte en fonction de son budget. Samuel Florin recycle du matériel de la campagne présidentielle, surfe sur les réseaux sociaux et s'appuie sur les compétences de ses militants. Un graphiste a réalisé le tract de la campagne avec une photo prise par un autre militant, photographe de formation. "On en a commandé 10.000, alors je sais que d'autres candidats en ont jusqu'à 90.000 mais ce qui est important ce n'est pas le bout de papier, c'est plus le contact que cet échange permet."

Au sein de la République En Marche, le mouvement est davantage au petit soin pour ses candidats. Une plateforme a été mise en place pour détailler les démarches administratives et accompagner les nouveaux candidats. Des réunions sont organisées pour savoir comment constituer son équipe,  apprendre à faire campagne sur le terrain, s'adresser à la presse. Des accords ont également été négociés avec des banques pour permettre aux candidats un accès aux prêts facilités. Car une campagne peut coûter jusqu'à 50.000 euros par candidat pour un gros parti. 

Pour Fatou Tall, les moyens sont bien plus modestes. Sa permanence : un café du quartier, Le Refuge. La jeune femme de 27 ans et son équipe portent le même signe de reconnaissance : un badge aux couleurs de À Nous La Démocratie, dans leurs mains, des flyers, ou plutôt de simples photocopies en noir et blanc pour se présenter, elle et son mouvement. "On fait comme on peut", explique-t-elle, "c’est une campagne système D". Si le minimum a été assuré grâce à une mutualisation des différents candidats ANLD, elle doit faire avec un budget très serré.  Et sur le terrain, elle trouve parfois des aides inattendues. "Vous avez des colleurs d'affiche ?", l'aborde un homme  d'une quarantaine d'années. Face à sa réponse négative, il lui propose spontanément son aide. L'avocate s'empresse de griffonner son contact sur son calepin. Une soirée de tractage fructueuse.

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