Fermeture de l'usine de Philippe Poutou : "Le vivre ensemble est artificiel s'il y a du chômage"

Fermeture de l'usine de Philippe Poutou : "Le vivre ensemble est artificiel s'il y a du chômage"

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SOCIAL - Philippe Poutou, qui a ironisé sur la ferveur populaire autour de la Coupe du monde, risque de perde l'emploi qu'il occupe depuis 1996 dans l'usine Ford de Blanquefort. Le groupe automobile a annoncé début juin un plan social en vue de la fermeture du site de 872 salariés. Une nouvelle assemblée générale des salariés est prévue ce mercredi. Interrogé par LCI, l'ex-candidat à la présidentielle revient sur ce conflit social.

En ironisant sur la ferveur populaire entourant la coupe du monde de football, Philippe Poutou n'a pas plu à tout le monde. Dans une série de tweets, le syndicaliste et double candidat NPA à l'élection présidentielle avait évoqué la foule présente sur les Champs Élysées après la qualification en finale de l'équipe de France, et feignait de s'étonner que les Français ne se mobilisent pas "contre les attaques antisociales du gouvernement", "contre les licenciements" ou "pour l'accueil des réfugiés". 

Ces déclarations ont fait le tour des médias. Mais un élément de contexte est moins connu : Philippe Poutou risque de perdre son emploi, tout comme les 871 autres salariés de l'usine Ford de Blanquefort, près de Bordeaux. Le groupe automobile a annoncé début juin un plan social en vue de la fermeture du site, dans lequel Philippe Poutou travaille depuis 1996. Avec ses collègues, il se mobilise pour conserver une activité et sauver le plus d'emplois à Blanquefort. Cette semaine, des réunions dans le cadre de ce plan social doivent avoir lieu entre les partenaires sociaux, ainsi qu'une assemblée générale de salariés ce mercredi. Joint par LCI, Philippe Poutou revient sur ce conflit social, et sur ses déclarations polémiques.

LCI : Pouvez-vous revenir sur les raisons de la fermeture du site Ford de Blanquefort ?

Philippe Poutou : C'est une longue histoire. Ça fait environ 10 ans que Ford veut fermer ce site. Le groupe a déjà voulu arrêter l'activité en 2007, 2008. Nous nous sommes alors battus, mais nous étions le double en effectifs, avec un noyau combatif plus important. Nous avons notamment occupé l'usine. Ford, après un premier départ en 2009 et l'arrivée d'un repreneur bidon, est finalement revenu racheter sa propre usine en 2011. Entre 2011 et 2016, on s'est encore battus, de manière moins visible, pour que Ford apporte plus d'activité dans l'usine, sinon nous nous serions retrouvés en danger. Malheureusement, nous n'avons pas réussi à changer la donne. En 2016, on a bien vu qu'on était dos au mur, et on a fait plusieurs actions, comme par exemple envahir le site de Ford aux 24 heures du Mans. On voulait empêcher que Ford annonce son retrait. Maintenant nous sommes au pied du mur.

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VIDÉO - En février, Ford annonçait l'arrêt des investissements sur le site de Blanquefort

On ne regrette pas les cadences infernales, mais il y avait un collectif de travailPhilippe Poutou

LCI : Dans un article de Mediapart consacré à la fermeture du site, vous dites : "le rapport de force n’est pas avec nous. C’est tellement compliqué, tellement dur, on n’a rien derrière. Tout pousse à lâcher". On vous a connu beaucoup plus combatif...

Philippe Poutou : Effectivement, j'ai prononcé cette phrase et je l'assume, mais nous continuons les actions. Ford va partir et nous ne pouvons rien y changer, mais nous menons une bataille politique pour sauver le plus d'emplois possibles. C'est aux pouvoirs publics de contraindre Ford à permettre une reprise du site. Ford aujourd'hui ne veut pas de repreneur et il faut que l'État lui impose. On reste déterminés. Même si le rapport de force n'est pas de notre côté parce qu'il y a beaucoup de résignation, dans l'usine comme dans la population, on a l'espoir d'agir sur les pouvoirs publics pour qu'ils imposent à Ford une reprise de l'activité. On n'est pas au fond du trou, on ne lâche pas. D'autant plus qu'il n'y a pas que les 800 emplois de l'usine en jeu, car on estime à environ 3.000 le nombre d'emplois indirect liés à l'usine. Il faut les sauver emplois. C'est l'affaire de tout le monde.

LCI : Vous travaillez sur le site depuis 1996. En tant qu'ouvrier, qu'est ce que ça fait de voir son usine fermer ?

Philippe Poutou : On a de la tristesse, une impression de gâchis. D'ailleurs on voit que l'usine est en partie vide aujourd'hui, parce qu'on est beaucoup moins nombreux par rapport à l'époque où on faisait les trois 8. On ne regrette pas les cadences infernales, mais il y avait un collectif de travail, des compétences, une production... Ford a tout bousillé. Il y a de la colère et de la révolte contre des multinationales capables d'empocher de l'argent public puis de détruire un outil de travail.

Le vivre ensemble est artificiel s'il y a du chômage, des bas salaires, de la précarité, des conditions de vie dégradéesPhilippe Poutou

LCI : Cette colère et ce sentiment d'injustice ont-elles quelque chose à voir avec vos déclarations sur le mondial ?

Philippe Poutou : Oui, il y a un lien. Ce n'est pas forcément conscient ou calculé, mais derrière l'ironie on voit bien qu'il y a un décalage et que quelque chose ne tourne pas très rond dans cette société. C'est d'ailleurs pour cela qu'on se réfugie dans des joies éphémères comme le football. Il y a de l'amertume parce que ce serait bien si le "tous ensemble", on pouvait l'avoir pour des fêtes sportives et pour la défense des droits sociaux. Le vivre ensemble est artificiel s'il y a du chômage, des bas salaires, de la précarité, des conditions de vie dégradées... Ça n'empêche pas de profiter des plaisirs de la vie comme le sport ou la culture, mais la base n'y est pas.

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